merenhiverElle se fiche du soleil, des touristes, des pédalos et des crèmes solaires. Elle reste là, majestueuse, implacable. Elle n'a besoin de personne. Elle se pare des rayons d'argent de la lune, et iridescente, elle rythme la vie. Lancinante, désolante, elle va, vient et dans un soupir hypnotique les vagues mordent les orteils du promeneur. Celui-ci sait bien que l'eau est froide, mais tout dans son attitude lui souffle le contraire. Il aime être surpris par cette caresse coquine. La mer est dominatrice, elle souffle ses humeurs et les gens s'y plient. C'est elle qui décide, toute puissante. Son immensité tranquille la dépasse. Elle régit le monde, drapée dans sa beauté altière. La plage s'offre, généreuse, et laisse, placide, les promeneurs la fouler. L'un d'eux avance pesamment sur le sol meuble, et maintient le cap. Le vent mouillé le ralentit, il lutte jusqu'à la digue, les mots sonnent dans sa mémoire comme une litanie, lui ouvrant ainsi le douloureux chemin de l'impossible. Mais il doit s'accrocher, il ne faut pas qu'il sombre dans l'indolence, être faible, lui, jamais.

Il considère les gens alentour : des familles venues se ressourcer le temps d'un week-end, tiens des amoureux ! Ils sont beaux et insouciants, tout à leur bonheur, les dents blanches, les joues roses. Ils courent main dans la main, ivres de bonheur. Sûrement qu'ils ont loué une chambre, avec vue sur la mer; ils feront l'amour, une fois, deux fois, trois fois, dix fois puis iront manger un plateau de fruits de mer. Ils se promettront tout, des toujours et des jamais, et se coucheront enlacés, préservés. Le bonheur des autres a quelque chose d'agaçant et il détourne la tête pour considérer la mer fidèle dans son roulis sensuel.  Il soupire et relève son col. Le crachin a laissé la place à une pluie drue. Les gouttes d'eau ont comme effet de remuer tout le monde, et les enfants crient, les amoureux rient, car ils sont amoureux, le reste n'a aucune importance, pensez-vous. Un homme pris de boisson divague, il est bien le seul à ne plus considérer les vagues, car dans un effet de contagion, son tangage éthylique annule les remous maritimes, et il se déplace avec la grâce d'un phoque échoué dans la baie de Berck.

Malgré la pluie, il avance face au vent, et va s'asseoir sur un banc, dégoûté par la dérive de ce promeneur qui perturbe l'étrange calme balnéaire, et choisit de se concentrer sur les traînées grises et beiges des plages du Nord. Aspiré par l'ailleurs, à penser à l'amour, à la vie à la mort, le jour, la nuit, et lui seul, comme ça, avec des envies au fond du cœur qui éclatent et dont il ne sait que faire, il a tant de questions dans la tête, qu'il pleure sur ce banc, désillusionné déjà de tout ce qu'il n'a pas encore vécu. Les enfants chahutent crient et supplient leurs parents de leur acheter des beignets. Comme l'enfance lui semble loin ! L'existence lui paraît complexe, et la douleur de l'isolement enfle à côté de la joie des autres. Les chairs se sont recroquevillées sur ses os, il n'est qu'humidité et tristesse, comme si la mer, par un effet de contagion lui avait donné ses caractéristiques, il communie avec elle et à la contempler si massive, il y trouve une consolation. Dans les vagues il cherche des explications, dans l'écume, des symboles : la plage est déserte maintenant, il est seul face à la mer. Devant la persistance des éléments, dans un décor immuable il voit sa vie s'offrir à lui et se dérouler devant lui dans un subtil mélange de contradictions, de courants et de contre-courants.

Il pourrait rester ainsi pendant des heures, paralysé par toutes les interrogations de son jeune âge, et regarder la vie passer, s'angoisser, mais il doit rentrer, avancer pour trouver les réponses. Un dernier regard pour les pastels de la côte d'Opale, le ciel a ouvert un court instant son manteau hiémal, il se lève, chaussures à la main, Il ne faut pas qu'il tarde, sa mère va s'inquiéter et lui, il n'a que seize ans.