Beaucoup ont déjà repris le chemin: école, boulot, société, les trois pieux auxquels nous sommes attachés et qui rappellent le bon vieux tripalium. Les plus chanceux, comme moi, profitent encore de quelques jours d'oisiveté et pourtant ! Les dernières heures de nos vacances chèrement attendues s'écoulent inexorablement, il va falloir rentrer. Oui ce fameux mot qui revient tous les ans comme une ritournelle sonne le glas de l'insouciance et annonce les résolutions qui donnent à septembre, un air de janvier. La rentrée revient comme nous qui reprenons le chemin du travail, avec le sentiment de remettre les compteurs à zéro. Aussi, après avoir pris le temps, profité, rentabilisé nos vacances, nous voici de nouveau sur les rails.

 Et si nous cherchons à prolonger l'été, force est de constater que nous avons enfilé des tongs aux semelles de plomb: fini le flap flap de la nonchalance, celui qui nous forçait à traîner la patte pour avancer sans perdre la chaussure. Ainsi la démarche du touriste flâneur s'éclipse devant celle de l'employé pressé, et le temps que nous avons laissé glisser en été n'est plus à prendre en automne. Alors en considérant les feuillages jaunis, les jours qui raccourcissent, reconsidérons le temps. Notre époque n'a jamais si peu dormi, travaillé et pourtant elle semble tant manquer de temps ! Si en 1900 les semaines de travail comprenaient 70h selon la loi Millerand, un siècle plus tard nous avons réduit en théorie de moitié ce temps de travail. Logiquement nous devrions donc avoir plus de temps pour nous. Ajoutons le raccourcissment de nos nuits et la qualité altérée du sommeil: les théoriques 8 heures de sommeil pour une nuit complète relèvent maintenant du doux rêve.

Aussi, comme un appareil qu'on mettrait en veille, le sommeil est considéré comme une perte de temps, sûrement parce que nous cherchons toujours à maîtriser notre vie, alors quand il s'agit , en attendant le marchand de sable, de laisser son corps et son âme dans les bras de Morphée et de lâcher prise, l'angoisse nous prend. Nous avons si peur de manquer quelque chose dans nos vies que nous nous accrochons aux machines, nos lumières intérieures portent un peu trop souvent une teinte bleue.  Hyperconnectés, nous étouffons sous les multiples sollicitations pour dépenser ce temps,alors on court, on court pour rester à sa place, pour ne pas se faire avaler par le temps qui passe, par les autres, par la nouveauté, l'actualité, on ne veut pas être has been, on court en cliquant sur les réseaux sociaux, une forme d'accélération pour montrer qu'on existe, des variations de vitesse, des à-coups, génial on est là, on existe, on se rappelle au bon souvenir de la toile, Big Data et basta !

Dire que nous n'avons pas le temps est une notion subjective, en effet, le temps est éprouvé personnellement et cependant tout le monde en parle. C'est bien connu, les choses les plus personnelles sont celles dont on parle le plus, à défaut de pouvoir réellement partager nos expériences, on se tient chaud avec nos incessantes questions. alors non, nous n'avons pas le temps dans le sens où nous ne le possédons pas mais nous le sommes.

sablier

Donc le temps n'est pas capitalisable, il ne fait pas que couler entre nos doigts, puisqu'il est notre corps composé de ces milliards de cellules destinées à disparaître ! Prenons une image : vous voyez quand vous voulez faire un chateau de sable, en Espagne ou ailleurs ? Vous rassemblez plein de sable, vous creusez des digues, ah et puis il faut ramener de l'eau, mais pas trop, pour rendre le sable compact et bâtir un édifice solide. Là c'est pareil. A défaut de pouvoir retenir le temps, le sable, nous cherchons à le densifier, à faire le plus de choses possibles, et nous tombons alors dans une forme d'hyperconsommation du temps, que nous voulons comme un rempart à la frustration. Nous sommes frustrés de quoi, allez-vous me dire ? Frustrés de ne pas pouvoir tout vivre, parce que nous devons faire des choix temporels, et qui dit choix dit renoncement donc re-frustration. Je ne vous dis pas le bazar, c'est comme ça que la turbine à angoisses fonctionne !

Alors on vit à cran, avec le portable qui donne le sentiment que la vie nous échappe au milieu de trop de sollicitations ! Pfiou, la belle poignée de sable qui vient brouiller la vue ! Il ne faudrait surtout pas s'ennuyer ! L'ennui est vu comme un ratage insupportable de la vie. Du coup, les parents angoissés à l'idée que leur progéniture puisse être là à ne rien faire, vont pousser leurs enfants à s'incrire à des activités. Car l'enfant doit faire, développer ses capacités pour devenir un bon petit humain. Il doit agir, bouger, brasser de l'air, prendre de la place, exister. Il s'agit d'intensifier chaque instant,et la vitesse, communément évoquée pour définir le fait de parcourir un grand espace en peu de temps devient une donnée existentielle dans laquelle se brouillent nos pulsions de remplissage et surtout, surtout, notre peur de l'intériorité ! Pauvres hères ainsi jamais vous ne serez heureux à courir ainsi partout dans tous les sens, à chercher à vous envoler pour voir si ailleurs le ciel est plus bleu! ( = mon gros cri du coeur !) Ainsi nous arrive-t-il, après le passage du marchand de sable,de caresser le doux rêve de s'immobiliser pour mieux mesurer la vitesse, et espérer ainsi capitaliser un peu de temps, reprendre de la force et revenir, pour mieux savourer l'instant présent.

Et le présent il est là: nous y voilà, encore une fois, c'est donc la rentrée, bonne nouvelle année, putain c'est trop con, on va remettre nos semelles de plomb !