Voici une histoire qui pourrait arriver à tout le monde, à vous,  à votre voisin du dessus, celui du dessous, et même celui qui est assis juste à coté de vous, là, sur la banquette rouge en skaï.

M.Martin menait ce qu'on pourrait appeler une vie "normale", si tant était prouvée que la normalité existait. Il donnait en tout cas l'impression de savoir vivre sans trop de difficulté, en s'accommodant des contingences et avançait dans la vie comme il le pouvait, comme la plupart d'entre nous, en pilotage automatique, accablé par les incertitudes quotidiennes, les contrariétés détergentes, et tout ce qui l'avait doucement mais insidieusement éloigné de ses rêves. Les envies lessivées, l'énergie essorée, il voulait travailler pas seulement pour subvenir à ses besoins, mais pour s'épanouir, mince consolation de sa basse condition. Quel louable voeu M.Martin !

Il allait donc au travail comme il le pouvait, la foule grise avançait d'un seul mouvement, telle une vague invasive. Le moindre sourire en direction d'un inconnu semblait suspect, comme une agression ! Ah oui, ils avaient belle allure, avec leurs masques sérieux, attention sauveurs de l'humanité, le monde du fric était à eux ! Croyaient-ils ... Et lui, comme la plupart de ses pairs,  passait ses journées avec une compagnie qu'il n'avait pas vraiment choisie. Tout le monde se donnait des faux airs de complaisance pour supporter le cadre dans lequel il évoluait. Personne n'était dupe, mais personne ne luttait contre les pulsions comsuméristes qui l'entravait. Un nouveau canapé, se payer un resto de temps en temps, faire l'acquisition d'un smartphone plus performant, changer de manteau parce que celui-là, on l'avait trop vu,  ne pas oublier de prendre des places pour l'exposition de David LaChapelle et éviter ainsi de passer pour un has-been au prochain diner chez les Durand, économiser pour la nouvelle voiture, plus sportive, avec laquelle il pourrait emmener Madame pour un week-end à Deauville,  partir en vacances, comme tout le monde -ceux qui ne partaient pas étaient des laissés-pour-compte- il fallait partir en vacances, tout comme il fallait se remplir la panse en fin d'année !

Comme ses congénères, M.Martin avait bien conscience de se perdre dans les contraintes d'un travail. Les besoins augmentaient au fur et à mesure des rentrées d'argent. Il se consolait de la dureté de la vie en s'affalant dans son nouveau canapé pour ingurgiter le monde à travers le maxi écran plat dernier cri,  il supportait le bruit, la foule, les gaz d'échappements et les tours grises deux-cent trente-cinq jours par an, pour voir les grands espaces, la mer et la montagne , parqué dans un hotel all-inclusive ou un bungalow au coin d'herbe délimité : le dépaysement durait quelques jours à peine, pour oublier sa peine. Et Madame était contente, à force de s'affamer elle rentrait de nouveau dans le 38 de ses vingt ans, et si elle croisait toute la journée des nazes au boulot, c'était pour pouvoir se payer son petit café quotidien avec sa copine Ghislaine, son soin détox-hydratant mensuel, son épilation intégrale, et sûrement pour craquer sur la petite robe qui lui faisait de l'oeil dans la vitrine, près de la gare. A peine un achat effectué et un désir assouvi qu'un autre apparaissait. L'individu croulait sous l'avalanche de biens matériels pour mal dissimuler  les failles de son existence.

Il piochait plein de petits plaisirs, et les entassait, comme toutes ces choses qu'il s'empressait d'acquérir nourrissaient une insatisfaction permanente à convoiter toujours plus ! Pensez-vous, il fallait bien se consoler de mener une existence d'esclave ! Les objets prenaient le dessus sur les sujets, les gens ne se regardaient qu'à travers le prisme de l'avoir. Les qualités étaient appréciées en fonction du décor dans lequel on évoluait, et des costumes portés. Il s'agissait d'en mettre plein la vue, l'existence était un spectacle, à immortaliser sur des supports numériques !

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Mais bon, M.Martin n'était pas comme tous ces gens, lui ! Il s'obstinait à se trouver différent ! Les autres étaient si stupides avec leur air contrit, mais lui, bien sûr que non, il avait tout compris, il pouvait donner des leçons aux autres ! Il avait la vanité de se croire au-dessus, méprisait ses semblables, refusait la proximité dans les transports en commun jusqu'à refuser de tenir la barre métallique où s'agglutinaient des mains, partout des mains, les mains de ses semblables qu'il regardait avec un air de commisération affectée ! Et comme il avait ressenti le mal-être l'envahir, il était allé voir un médecin qui lui avait donné des petits cachets roses à prendre trois fois par jour, plus un plus gros, à prendre en fin de journée.  Il avait mal dans sa vie, mais lui,  il n'était pas " les Autres" bien sûr !  S'il ressentait encore le désespoir, c'est qu'il n'était pas fini, qu'il y avait encore de l'espoir, et qu'il pourrait faire la différence, lui ! Parce que éprouver du mal-être dans sa condition, c'était un signe d'intelligence ! Pensez donc ! Ceux qui paraissaient se satisfaire de cette condition passaient pour des imbéciles heureux, car voyez-vous, on ne dit jamais " imbécile malheureux ". Alors que trimballer son spleen, ses questions métaphysiques et ses incertitudes, avalés avec un grand verre d'eau, ça, ça faisait classe ! Qui suis-je où vais-je quel est le sens de ma vie pourquoi vivre pourquoi travailler, pourquoi être aussi con pourquoi prendre les autres comme si différents de soi pourquoi pourquoi pourquoi....

M.Martin regardait donc le soleil se lever, mettait un pied devant l'autre et avançait dans la vie, puisqu'on lui avait dit de garder l'envie d'avancer, qu'il fallait intégrer les douleurs et les difficultés, et avancer bon sang, toujours en avant surtout ne jamais regarder derrière soi ça ne servait à rien ! Or le passé était bon éducateur, à force de faire table rase on vivait dans l'amnésie permanente, mais ça M.Martin ne voulait pas le voir, l'air du temps imposait de vivre tout dans l'instant présent et très vite s'il vous plaît, le nez à peine dehors qu'il s'écrasait sur les perspectives plus ou moins effrayantes de l'avenir .

Et puis si ça n'allait pas, il prenait un cachet, balançait deux-trois énormités sur les gens, ces gens qu'il détestait parce qu'ils lui ressemblaient un peu trop en fait. Pour se situer dans l'échelle de l'évolution humaine, M.Martin faisait comme tout un chacun au XXIème siècle peut faire pour en savoir plus sur les autres: on connaissait quelques éléments biographiques et Google faisait le reste. Il était facile, mais dangereux , de se faire une opinion de quelqu'un ainsi. Mais qu'importe. La pièce se jouait ainsi, le metteur en scène avait donné toutes ses directives, les rôles étaient bien distribués, et M.Martin avait bien sûr le rôle principal, celui autour duquel gravitaient les autres, ceux qui lui donnaient du relief.  Le reste, le sens de sa vie, le pourquoi du comment, avaient peu d'importance en fait. Il ne saurait jamais vraiment ce que les autres avaient dans la tête, il ne pourrait pas les empêcher de penser des choses contraires à sa réalité.  Normal.Tout était normal. Un cachet, un verre d'eau, un énième pull,  la course contre le temps, contre les autres et leurs idées de cons, se différencier, et vite, ne pas être les autres et tous les matins aller au travail avec un morne entrain, pour remplir son frigo, ses armoires et sa vie, sans parvenir à combler les incertitudes de l'existence. Une vie... normale en fait.