tasse caféLe temps pouvait se vautrer et prendre ses aises : ils étaient là, enfin, face à face. Ils se regardaient droit dans les yeux, et tentaient de percer le noir de la pupille, pour atteindre les méandres du cerveau. Tête à tête si loin des pensées de l'autre.

Ce premier silence fut angoissant. Toutes les questions qu'ils voulaient se poser s'échappaient timidement dans leur attitude: une main posée un peu trop longtemps sur le menu, un regard dévié. Curieusement, les objets donnaient raison à leur présence. Ils parlaient de banalités, c'est si facile, on ne prend pas de risque, on ne se dévoile pas, ça ne porte pas à conséquence. C'est toujours du temps pris à jauger l'autre, à saupoudrer son âme sur des questions sans conséquence. Apprécier le temps de réaction. Laisser dans un silence l'imagination s'engouffrer dans la faille, fourrager partout, développer des idées, émettre des hypothèses.

Ils se refugiaient dans le mutisme pour apprécier juste le plaisir d'être là, et soupeser les silences, qui prenaient leurs aises, percevoir l'instant fugace, le savourer, être dans l'ici et maintenant.Laisser glisser le silence, entrevoir les mots invisibles et insondables et deviner dans l'éclat des pupilles, les lueurs des rêves bouillonnnants. Frôler une main, sentir dans ce court instant la promesse de douceur et de chaleur et vite la retirer, comme brûlé d'émotion. Porter un intérêt démesuré sur l'emballage du sucre, juste pour éviter un regard.

Chacun était là devant son café, le regard plongé dans le noir, la main brassait d'un geste nerveux le liquide chaud. Et deux âmes esseulées s'envolèrent, volèrent, s'étirèrent là-haut au-dessus de leurs têtes gênées, plongées dans un café. Deux âmes qui s'excusaient d'être là, pardon, je ne voulais pas, mais je vous en prie, allez-y... Les secrets se faufilaient dans les recoins de la tête, et vautrés, dans les alcôves, ils murmuraient l'effarouchement de l'être. Un regard, un mot, un propos sans conséquence, et une fois en confiance, l'un tenta une confidence. Mais les tressaillements de la pudeur sont comme de petites pierres qui roulent au devant des mots, et qui, une par une, à force d'opiniâtreté, emmurent l'être, scellé d'hésitation. L'autre recueillit ses propos comme deux oisillons tombés du nid, vulnérables et gracieux dans sa main en coupe, prête à servir d'appui pour l'envol.

Et cependant quand la rencontre se fit, les âmes restèrent cachées. Des mots pour percer les mystères, mais maladroitement. Et souvent préférer se taire. Car on sait qu'une parole dite trop haut, un  mot un peu trop aiguisé et lancé à la face peut retourner la tête plus fort qu'une gifle.

Tous deux s'observaient et dans une attitude introspective, son pire ennemi, c'est soi-même. Que dire, que faire, fuir, se taire. Ah tenter de s'oublier dans le regard de l'autre ! S'oublier ou se retrouver ? Peut-être un peu des deux. Tête à tête, un duel sans perdant. Parler de tout, sans importance, ressentir l'incohérence entre l'être et le paraître. Chut, voici le silence. Ils savouraient la présence, dans le calme qui les reliait au monde.

La rencontre existe-t-elle vraiment ? A partir de quand peut-on dire que deux âmes se rencontrent? Avec tout le bazar caché derrière les têtes, ne voyons-nous que des facettes ? Comment être face à face, ou tête à tête, car même entre quatre yeux la tête est un drôle de kaléidoscope.

( A suivre...)