Qui n'a jamais pesté devant son écran quand, à la cinquième tentative, l'accès à son compte a été bloqué pendant vingt-quatre heures ?

Compte client, profil, ou accès premium, les appellations ne manquent pas pour désigner ces coffres-forts de nos données personnelles, dans une démarche des plus surprenantes, puisque nous cherchons à protéger les informations que nous donnons en pâture sur la grande Toile. Heureusement, pas fou l'internaute, il gère ses comptes avec des clés numériques, des combinaisons identifiants + mots de passe. Ce qui le confronte à des difficultés, comme mémoriser ses mots de passe, là où il n'a même plus l'habitude de retenir un numéro de téléphone ou un rendez-vous, puisque la machine le lui rappelle en temps voulu. Avec la multiplication des comptes, et autre accès personnel sur un site, qu'il soit administratif ou commerçant, nous nous retrouvons souvent avec presque une dizaine de mots de passe à mémoriser.

J'avais donc pris un truc simple, DD28, mais la machine m'a dit qu'il était trop court, alors j'ai écrit Dédé28 : l'ordinateur n'accepte pas ou à mes risques et périls puisqu'il m'informe qu'avec un mot de passe aussi court et aussi simple, il ne faudra pas que je me plaigne si je me fais pirater mon compte. Mais je n'ai pas envie de me fouler la rate avec un mot de passe trop compliqué alors je vais prendre celui-là, mais je changerai tous les trois jours la combinaison: 28DD, DchartresD, et je ne sais plus quoi..., parce que, faut pas déconner, c'est moi qui décide, pas la machine.
Sauf qu'après quelques jours à ce rythme, je m'emmêle les pinceaux et je ne retrouve plus ma combinaison.

Alors, je choisi un mot de passe plus conventionnel, comme le numéro de Sécu. Sauf que pour me connecter on me demande un mot de passe avec des lettres et des chiffres, et là je tique : je n'appelle pas ça un "mot" quand il y a un mélange de lettres et de chiffres, voire de caractères spéciaux. La machine ne serait-elle pas en train de se foutre de ma gueule ? En version plus tordue au numéro de Sécu, je vais prendre le numéro de convocation au bac, tiens, ça c'est pas mal... et je fouille dans mes papiers parce que 1998 c'est loin, et franchement ce n'est pas gagné vu comme je suis bordélique. C'est ça, je suis bordélique et d'avoir des mots de passe pour un oui ou pour un non ça devrait m'obliger à plus de méthode, mais ce serait mettre l'homme au service de la machine et non l'inverse. Des fois celle-ci me propose un mot de passe tout prêt et elle me pond une série de lettres et de chiffres qui, associées en plus a des caractères spéciaux ne signifie rien de rien donc c'est coton à mémoriser... comme une machine. L'internaute, comme moi, est pourtant un être humain, il aime bien que le mot de passe signifie quelque chose pour lui et souvent change celui que la machine lui donne, pour montrer qui est le chef, non mais sans blague. Le sens favorise le processus de mémorisation et on met ainsi de l'humain, pour ne pas se limiter à quelque chose d'exécutif. Pour se différencier de la machine, donc. Il y a bien les captcha pour nous donner l'occasion de proclamer « je ne suis pas un robot » . L'utilisateur doit exécuter une série de chiffres ou cliquer sur quelques images dans un ordre défini automatiquement par la machine.

Ouf. A la question « êtes-vous humain ? » j'ai donc prouvé à la machine que je n'étais pas un robot... mais pas un être humain, car celle-ci ne peut encore faire la différence (trop conne cette machine) et nous, à oublier nos mots de passe nous devenons défaillants face aux technologies et cela nous renvoie à la peur d'être dominé par elles. Peur d'autant plus grande que la communication de données personnelles sur Internet est devenue incontournable.

Seulement, moi, la machine, elle me les brise, les codes, avec ses mots de passe, où ça passe ou ça casse. Oui, on garde une certaine satisfaction à humaniser la machine, car de la poule ou de l'œuf, là on connaît la réponse, l'homme est bien arrivé avant elle. Je précise, des fois qu'on ait un doute.
Le temps de donner les identifiants je suis un agent secret qui force un coffre. Le mot de passe a ses corollaires, la fermeture et l'ouverture de porte, l'accès ou le refus d'accès à un lieu réservé, des airs de « Sésame ouvre-toi » ou de « passe ton chemin » qui mettent un peu de mystère dans le quotidien devenu trop transparent .

Et mettre des codes et des mots de passe partout, suppose d'accepter que des choses doivent rester secrètes, dans un univers où le mystère a mauvaise presse. La Toile cultive allégrement le fantasme de l'omniscience dans les arcanes du monde, avec ses injonctions à partager tout, jusqu'au moindre aspect de sa vie, dans un Souci de Transparence et de Recherche de la Vérité ! (Majuscules moqueuses évidemment)

Il nous reste comme sésame hyper sécurisé, la reconnaissance, vocale, digitale ou iridienne, mais si ces systèmes de protection de nos comptes se développent, cela ne signifiera-t-il pas que nous nous en remettions entièrement à la machine ?

Au moins, en se cognant à la difficulté de nos mots de passe, ne préférons-nous pas personnaliser nos clés, et garder de la distance avec les technologies, pour ne pas nous perdre ?