Parce qu'il y a des livres qui marquent, parce qu'on peut être à la page sans marque-pages, parce qu'il y a des mots qui claquent comme des gifles, des mots dont la signifiance obscure, noir sur blanc, caressent comme trois points en suspens...
Parce qu'on peut être loin de la toile et tisser sa toile, et dans une parenthèse numérique, annoncer à ses lecteurs fidèles : ma nouvelle "les nourritures" figure dans le nouveau recueil des éditions Souffle court, un hommage à Natsume Soseki (1867-1916)

En voici un extrait :

Il rassemble les quelques économies amassées minutieusement semaine après semaines. Pour disparaître sans laisser de trace, un minimum d’organisation est nécessaire. Il est hors de question qu'il se fasse repérer à cause d'une balise GPS, et laisse donc son portable éteint dans la table de nuit. En refermant son sac une pensée lui vient à l'esprit : faire ses bagages, c'est se lester de l'essentiel pour envoyer valdinguer le superflu. Il jette un dernier regard circulaire sur ce qui fut son environnement familier avant de fermer doucement la porte. Que ce qui est derrière cette porte, personnes, objets, souvenirs, reste là. Il n'a pas l'intention de s'encombrer davantage.

La nuit, tout paraît plus hostile, et l'éclairage public réduit au strict minimum n'arrange rien. La boulangerie, la maison de la presse, la Poste, le bar PMU, l'église, le cimetière, puis le panneau signalétique de fin d'agglomération, ce décor maintes fois parcouru a des airs de milieu étouffants, et les champs à perte de vue, comme une terre promise, lui donnent des ailes. Il avance, sac au dos, et fonce vers son avenir. L'obscurité l'enveloppe et les lumières du prochain village à moins de deux kilomètres le guident. Il se laisse absorber par la nuit et ne quitte des yeux l'amas de maisons devant lui. Dans moins d'une demi-heure il aura atteint l'exploitation agricole et s'y cachera jusqu'au lever du jour. Les rayons de lune donnent des reflets argentés aux premières habitations et il parvient à reconnaître la ferme.

La porte de la grange lance un grincement plaintif. Il s'immobilise, inspecte autour de lui, aucune lumière ne vient s'ajouter à ses craintes. Fatigué, il s'endort rapidement dans le grenier au milieu des bottes de foin. Quand le sommeil ne suffit plus pour prendre le large, la fugue s'impose comme un cri ce monde qu'il ne comprend pas.

Nuit de trop courte durée, puisqu'il doit vite reprendre sa route s'il ne veut se faire repérer. Il décide de couper à travers champs pour atteindre le refuge de Saint-Elme.

Les heures se succèdent, les paysages aussi, les champs de blés encore verts, les forêts désertées en semaine, et bientôt la dernière montée avant le belvédère, où il atteindra sa première étape. Son plan se déroule comme une route d'asphalte devant lui. Animé par la colère et les multiples réflexions qui envahissent sa tête sans personne pour lui dicter sa conduite, il s'insurge contre les convenances sociales, contre les rôles à jouer, et les cases dans lesquelles se ranger, de gré ou de force, mû par une vie insatisfaisante, jalonnée de certitudes. Avec la plus grande des certitudes, celle d'une existence composée d'un tissu de vicissitudes. Dans ces moments-là la tristesse jette un grand voile noir sur le soleil.

Le refuge est sinistre. Le bois crie famine et réclame un grand coup de vernis. La porte tient de guingois comme ces meubles en kit montés difficilement du premier coup. Il entre, se déleste enfin du sac qu'il pose durement sur une grande table robuste. Soupire, et regarde son abri pour la nuit puis se rend dans la pièce annexe, là où se trouve le dortoir, et choisit le lit le plus éloigné de la porte, près de la fenêtre, pour guetter les éventuels arrivants. Ses lourdes chaussures valsent, il s'assied et observe les environs à travers la vitre grise. Les reliefs s'offrent à lui. Les forêts semblent avoir coulé sur le flanc de la montagne, les verts se confondent, la nature exulte.

Il se retourne et entrevoit sur une couche, une forme rectangulaire blanche. Il fait quelques pas et distingue un livre endormi. Il s’approche encore, regarde autour de lui…Il est là, devant lui. Si calme et si imposant. Tranquille. Il ne bouge pas, à attendre la main curieuse qui osera l'étreindre, l'ouvrir et découvrir son âme.Prends-moi semble-t-il chuchoter, lis-moi, délivre-moi ! Emmène-moi dans tes bagages, que je te raconte tout ce qui peut te toucher ! Je n'existe que si tu me lis. Sans ton regard attentif, je ne suis qu'un tas de feuilles logiquement assemblées.

Il considère le livre avec intérêt. Toute la surface lisse est une invite aux caresses et aux regards curieux. En effet derrière le lisse, que peut-il y trouver ? Depuis combien de temps est-il là ? Qui l'a oublié ? D'ailleurs, est-ce un oubli ou bien un dépôt volontaire ? Il peut tout imaginer. Puis il le prend, le retourne et...

Aha, gros teasing :)
Voili voilou, à très bientôt, avec notamment de nouveaux textes de théâtre en ligne. Bel automne, avec, voyez-vous, des feuilles bien vivantes !