Forcément le phénomène ne nous échappe pas, où que nous allions nous voyons des bras tendus, des smartphones tournés vers soi, des perches téléscopiques et des sourires pleins de dents,pour éclipser le site, le monument et l'instant pour les mettre en carte SD.

A me rendre sur des sites plus beaux les uns que les autres, à visiter des monuments historiques,  je deviens témoin de l'histoire. Laquelle? Celle avec un h minuscule, celle de ma vie, celle que je remplis de souvenirs etphotos qui viendront grossir l'album familialCelle avec un grand H, celle qui me fait crier "J'étais là ", sur la Toile?
L'époque actuelle- notez bien que je ne vais parler que d'époque, et non de génération, terme trop restrictif puisque le phénomène selfie et mise en ligne de vidéos ne se limite pas aux jeunes, il n'y a qu'à observer les deux mamies à côté de moi sur ce banc pour voir que même le 3e âge partage ses exploits- l'époque actuelle donc est plus que jamais narcissique, donc sensible à ce qu'elle renvoie.

Ces mises en scènes, ces photos, et surtout ces selfies signifient:
La tour Eiffel c'est banal sans moi, le Mont St Michel, c'est banal sans moi, la mer turquoise et le sable fin, c'est banal sans moi.
Tous ces paysages carte postale sont banals sans moi, je pourrais les trouver dans une banque d'images. Le monde est banal sans moi, rien que ça. Là, avec en méga bonus mon visage,le cliché devient unique et j'ai la prétention de le rendre encore plus intéressant. À me présenter ainsi au premier plan,  mon moi est au premier plan, je deviens un monument. Ce qui colle à l'époque contemporaine. La tour Eiffel le Mont St Michel la mer turquoise perdent leur éclat pour ne devenir que des éléments du décor. J'existe ainsi sur le dos de la popularité de l'autre, et pas n'importe lequel, un monument ou un site. Remarquez qu'il en est de même avec le selfie moi et une célébrité. Et surtout surtout j'apporte la preuve de ma présence. Car le selfie crie " j'y étais" et le regard porté sur l'objet le rend inédit. Enfin, à y voir plus près, le regard est plus porté sur moi moi moi que sur l'objet.

Est-ce que je ne me recherche pas un peu partout là ? A rechercher la gratification et l'admiration de ma personne en reléguant le monument au rôle de prétexte, l'émotion que je peux ressentir a ce moment est effacée par mon image, dans une mise à distance avec le contexte dans lequel je suis. Evidemment cela renvoie au mythe de Narcisse, le chasseur (d'images?) qui tombe amoureux de son image et qui désespère de ne pouvoir l'attraper et qui finira par dépérir de sa passion inassouvie.

Je deviens ma propre tierce personne et je ne suis plus là dans l'instant. A trop vouloir se mettre en avant et se remettre au premier plan, le monde s'efface autour. alors c'est bien beau de se tirer le portrait à tout va, mais n'oublions pas: Même les miroirs réfléchissent avant de renvoyer l'image ( Cocteau)