"Si les hommes pouvaient, aussi bien qu'ils ressentent

au fond de leur esprit le poids qui les épuise

en connaître les causes et savoir d'où provient

cette masse énorme, le mal qui tient leur coeur,

ils ne vivraient pas comme on les voit très souvent vivre

ignorant ce qu'ils veulent et réclamant toujours

un autre lieu, comme pour y déposer leur fardeau.

Tel se précipite hors de sa vaste demeure

dégoûté d'être à la maison, et soudain rentre,

ne sentant pas mieux, nullement, au-dehors.

Il court, , il vole à sa villa, harcelant sa monture, comme s'il venait secourir les bâtiments en flammes.

Le seuil à peine atteint, il se met à bâiller,

tombe en un lourd sommeil pour tenter d'oublier

à moins qu'il ne se hâte d'aller revoir la ville.

Ainsi chacun cherche à se fuir, impossible rêve:

on reste fixé à soi-même et l'on se hait,

car la cause du mal échappe à qui en souffre."

                                                                                                                           Lucrèce, De rerum natura, III, 1053-1075

Avoir envie d'être ailleurs, s'évader, quitter le quotidien souvent perçu comme asphyxiant, ne jamais se contenter de ce que nous avons, parce que regarder ailleurs, c'est voir le verre à moitié vide, cultiver l'insatisfaction, le lieu où nous vivons ne nous suffit plus, nous voulons en changer, pensant ainsi que nous changerons notre vie.

Nous regardons le calendrier, plus que quelques jours avant la grande évasion, les vacances ! Si nous avons la chance de partir, nous irons découvrir un nouveau décor, mais si nous restons chez nous, nous pouvons aussi cultiver nos envies d'ailleurs et voir si l'herbe est plus verte...ailleurs. Forcément on l'imagine plus verte, mieux, car on sait ce qu'on a et on projette sur ce qu'on n'a pas, cultivant une insatisfaction chronique. Et ailleurs, c'est là où je ne suis pas, ailleurs, ce n'est pas ici, c'est le fameux là-bas où « tout est neuf et sauvage » et qui, 30 ans après Goldman nous intime de faire notre valise Là-bas, et d'espérer. Ailleurs, comme ce n'est pas là où je suis, c'est là où je pourrais être, c'est justement parce que je n'y suis pas que je peux projeter mes espoirs sur ce lieu.

Que ce soit deux jours, une semaine, trois mois ou un an avant, dans les préparatifs, nous rêvons de vacances, et à imaginer le contenu de tout ce vide que nous allons nous empresser de remplir. La nature a horreur du vide et nous aussi, et surtout nous nous voyons, pendant de trop courts instants, maîtres de notre temps. Des vacances pour se refaire, se retrouver, se réparer du quotidien.

bullesÇa y est nous sommes partis, nous avons fait l'effort de changer notre quotidien, ne serait-ce que pour un temps défini, une parenthèse, vivre autrement, ne rien faire c'est déjà vivre et c'est déjà ça, avec en bandoulière, le fantasme du voyage initiatique, celui qui nous permettra de remettre les pendules à l'heure. Des vacances pour être dépaysé jusqu'à la moëlle où « ailleurs » rime avec « promesse de bonheur ». Et de départs en retours de vacances, de chassés-croisés en Bison futé, prendre le temps de s'arrêter, de partir, prendre le temps tout court et sillonner l'espace c'est classe.

Comment ça je reste chez moi ? Pas grave il y a toujours moyen de s'échapper chez soi, de rêver, de sublimer le quotidien dans des voyage immobiles, lecture, cinéma, recherche du beau etc. Etre ailleurs, juste en fermant les yeux, et vivre des "intensités immobiles" comme les évoque Deleuze dans son Abécédaire.

 Dans tous les cas, les vacances expriment le besoin de créer une rupture avec le quotidien, ici ou ailleurs, dans sa bulle, à siroter un bon petit drink, se créer un espace de liberté, tout en sachant que cela ne durera pas, que nous retournerons dans notre routine, et déjà regretter que ceci aura une fin. Ce qui veut dire que nous ne sommes pas dans l'instant présent, que nous ne voyions que l'instant passé et celui qui viendra après. Du coup nous entretenons un état de souffrance, rien qu'en formulant la réflexion que ces vacances ne sont qu'une parenthèse où nous avons eu droit à du repos, de l'euphorie, du soleil, le tout durement gagné. Avide de nouveautés, nous partons pour aller à la rencontre de nous-mêmes, d'une altérité quelle qu'elle soit, au-delà de notre propre altérité dans le lieu où nous ne suffisons plus. S'échapper un moment de ses habitudes, de sa vie, éviter de s'asseoir dans la routine.

Quand nous revenons de vacances, sommes-nous réellement transformés ? Revenir d'ailleurs, c'est revenir ici. C'est certes revenir plein de souvenir, mais c'est aussi revenir avec un peu d'amertume à se rendre compte que le voyage n'a pas changé le quotidien, qu'il a été une fuite. On ne peut que se consoler en se disant qu'on repartira, qu'il est tout à fait possible de cultiver un ailleurs en restant chez soi, et heureusement d'ailleurs. Prendre une bouffée d'air frais, s'évader, une visite, un livre, une musique, tout ce qui aère la tête. En fait nous sommes toujours à la recherche d'un ailleurs, comme si ici ne pouvait suffire, comme si vivre ici signifiait vivre une vie étriquée.

Envie d'ailleurs késaco? L'ailleurs n'existe pas puisque quand je n'y suis pas il n'est que là-bas, et quand je suis ailleurs, je suis ici. J'ai commencé ce texte en chanson avec Goldman. Enfin, « ailleurs ailleurs c'est comme ici » constate Souchon dans sa chanson Rame. Alors pourquoi se prendre la tête à regretter là-bas, à ne pas être ici, à vouloir plus ou moins vert, si ce n'est exprimer pour la scission de mon être avec le monde ?

 Ailleurs, ce qui n'est pas ici. Ailleurs c'est là-bas, Ailleurs n'existe que dans la tête car une fois que je suis parti, et que j'ai rejoint ce que j'appelais il y a encore quelques temps « ailleurs » devient « ici », comme un nomade qui part avec sa maison sur le dos, ancrage personnel où tout est ici. Ailleurs c'est comme le présent ça file entre nos doigts,nous courons après, c'est la souris, nous sommes le chat, et cet ailleurs comme une idée nous passe par la tête puis s'en va. Pris dans la course, à vouloir rentabiliser notre temps, nous ne voyons plus clairement les choses et Ailleurs devient l'échappatoire, un rêve vain qui nous pousse à nous fuir. Ce qui ne nous empêchera pas de regarder une carte, de voyager rien qu'à la vision d'un globe, d'un paysage exotique, d'une idée qui ouvre ouvre nos oeillières. Bref, partir, pour se fuir et se retrouver.

Bonnes vacances, ici ou ailleurs !