socrate

Depuis ce matin 8h, l'épreuve de philosophie donne le coup d'envoi du baccalauréat. A travers la maîtrise de la philosophie, ce qui est visé c'est la liberté de penser, jugée comme une liberté constitutive de la formation de l'homme et du citoyen. Et c'est bien dans l'ambition de former des citoyens éclairés que Napoléon a créé cette épreuve en 1808. Or, une fois l’épreuve finie, la majorité des étudiants ne pratiqueront plus l’exercice philosophique. Ils n’en garderont qu’un vague souvenir et le philosophe redeviendra un vieux barbu de marbre dont on évoquera les pensées comme par accident.

Si on peut s'interroger sur l'utilité d'un tel enseignement, on peut aussi réfléchir sur le processus de pensée. Peut-on penser par soi-même ? Penser, c'est exercer son entendement et sa raison synthétiser ce qui constitue la matière de la connaissance pour construire une réflexion. L'expression signifie-t-elle penser tout seul, ou bien exercer son esprit critique, son jugement personnel, faire preuve d'indépendance et d'originalité ? Enfin, est-il possible de penser par soi-même, et si oui, à quelles conditions?

Dans un premier temps nous aborderons la pernsée individuelle, en se questionnant si elle signifie penser tout seul, puis nous verrrons que le langage, et le monde auquel nous nous frottons avec autrui nous permettent d'enrichir notre pensée. Enfin, au delà de la possibilité de penser par soi-même, penchons-nous sur la nécessité de structurer sa réflexion pour exprimer sa liberté.

La pensée est avant tout un dialogue intérieur, comme l'énonce Platon dans Théétète, un "discours que l'âme se tient tout au long à elle-même sur les objets qu'elle examine". Elle nous fait appréhender notre existence. Nous avons conscience d'être au monde. Nous pensons. Selon Aristote, nous sommes conscients de nos actes et de nos pensées.

Pour Descartes, la pensée est associée dans sa partie noble à la conscience. Pour lui l’acte de penser nous fait Être. Je pense donc je suis. Descartes affirme que la seule certitude que je puisse avoir, c'est celle de mon existence. Comment pourrais-je douter de mon existence puisque dès lors que je doute, c'est que j'existe ? St Augustin a recours à un argument très proche dans la Cité de Dieu, où il afirme qu'au sein de l'erreur j'appréhende mon existence.

Le fait d'avoir conscience de notre position dans le monde nous contraint à réfléchir. Nous nous efforçons de donner du sens à ce qui nous entoure. Dans son essai Kant et la méthode philosophique (1884) John Dewey développe l'idée selon laquelle les problèmes apparaissent quand nous tentons d'expliquer les défis d'une vie dans un monde changeant. Nous ne pensons que parce que nous sommes confrontés à des problèmes.

L'homme qui vient au monde est toujours plus jeune que le monde. Il est "infans" = celui qui ne parle pas, qui ne sait pas parler. L'être humain doit d'abord "apprendre le monde", apprendre une langue (avec ses contraintes et ses limites et, à travers cette langue et les limites de la "culture" d'une époque, pour peindre sa propre vision du monde, une Weltanschauung, comme dit C.G Jung: "c'est se former une image du monde et de soi-même, savoir ce qu'est le monde, savoir ce que l'on est ".

Il est donc clair que nous pensons. Nous avons conscience de nous-mêmes et de nos pensées, nous sommes à même d'émettre des réflexions sur le monde qui nous entoure. Or penser, c’est réfléchir. C'est construire une pensée logique à partir de la perception du monde, (utilisation de ses sens) et de ce que les autres nous renvoient, car nous sommes dissociés du monde.

A lancer des injonctions à penser par soi-même on pourrait en déduire qu'il faudrait renoncer à un héritage culturel et historique, et penser seul. Or, penser par soi-même ce n'est pas penser seul, ni contre les autres. Certains courants pédagogiques modernes, sous prétexte de rendre les enfants plus libres et plus heureux s'interdisent de leur transmettre des savoirs explicites. Ils doivent "construire leurs propres savoirs". Hannah Arendt, dans la crise de la culture a montré que cette approche enfermait l'enfant dans les limites étroites de son milieu, de sa culture, l'empêchait de "penser par lui-même", d'exercer sa liberté et son esprit critique.

De plus l'émergence du sujet individuel suppose paradoxalement l'appartenance à un groupe,. En 1968, Quine écrit dans Relativité de l'ontologie que seule la façon dont le langage est utilisé socialement lui donne du sens. Il est donc une construction sociale. Je dois d'abord m'approprier un langage pour qu'il devienne ensuite ma parole, vecteur de ma pensée.

Et cromment évoquer autrui sans évoquer Sartre ? D'un point de vue sartien, l'homme existe d'abord et doit donner un sens à sa vie. Autrui me permet de déterminer mon essence. Il m'aide à la connaissance de moi et ma réflexion s'enrichit à son contact. "Frotter et limer sa cervelle contre celle d'autrui" écrit Montaigne.

Enfin, si l'Histoire a montré la possibilité d'une pensée personnelle, avec par exemple Galilée qui a fondé une cosmologie héliocentriqe en opposition à la cosmologie ancienne et au dogmatisme religieux, selon les strucuralistes, le sujet est effacé au profit du collectif, et on ne peut pas échapper à son époque. Les structuralistes comme Michel Foucault et Gilles Deleuze affirment qu' "on" me pense, ce n'est pas moi qui pense, mais la langue, les "structures". Alexandre Koyré explique, de son côté, que la pensée grecque, par exemple, repose sur les caractéristiques spécifiques de la langue grecque ; les problématiques scientifiques, philosophiques, éthiques seraient donc étroitement liées à la langue que nous avons apprise.

Si l'émergence d'une pensée personnelle est possible, pour enrichir sa pensée il est nécessaire de se nourrir de notre héritage culturel et historique. Le langage, construction sociale me permet d'entrer en communication avec autrui. Nous allons maintenant voir, au delà de la possiblilité de penser par soi-même, que la construction d'une pensée personnelle demande des efforts, et qu'elle est garante de l'expression de la liberté.

La certitude est bien plus agréable que le doute, et il est bien plus facile d'accepter les idées toutes faites, imposées par les pouvoirs établis que de les remettre en question. Voltaire estime qu'il n'existe pas de vérité absolue, et que le doute est la seule attitude logique.

Descartes, avant lui annonçait dans ses Méditations métaphysiques, que nous ne pouvions nous fier à nos sens. Qu'il ne faut pas se satisfaire de certitudes et utilise le doute méthodique pour écarter certitudes et croyances.

Pour Hélène Cixous, nous avons tendance à regrouper les éléments de notre monde au moyen de distinctions conceptuelles telles que culture/nature, jour/nuit. Dans Souffles, une étude des oppositions qui définissent la façon dont nous pensons le monde, elle refuse ses oppositions binaires et estime que nous pouvons structurer notre pensée différemment.

Structurer sa pensée. La construction d'une pensée personnelle n'est pas une démarche spontanée, ni naturelle. Elle demande des efforts. Épicure, exprime la notion de prudentia ou petite sagesse quipermet d’éviter d’agir de façon impulsive et précipitée. La prudentia donne des conseils pratiques pour la vie de tous les jours et pour bien discerner, il faut déjà accepter sa propre ignorance, accepter de remettre en cause ses idées, surtout celles qui n’ont pas été vérifiées par la pratique quotidienne.

Penser par soi-même n’est pas un acte naturel. Cela exige un effort, un travail sur soi quand j'accepte de ne pas agir de façon précipitée ou impulsive, je commence à penser par moi-même,. Pour Platon, je me transforme en être responsable et autonome, en citoyen.

Penser par soi-même est le sens même de la démarche philosophique, qui n’est ni intellectuelle ni académique. C'est appliquer ce que Kant appelle la Raison pratique, celle qui nous permet d’agir en profondeur, avec sens, cohérence et ordre. Cette démarche prend du temps, demande de la discipline. Pour se libérer de l’influence du monde tout en restant dans le monde et se confronter aux autres, il devient même un devoir de penser par soi-même, et de se libérer des influences extérieures (sociales, familiales, éducatives, atmosphériques…) et intérieures ( instincts, passions…). Ajoutons une bonne connaissance de soi, et une bonne connaissance des autres et du monde qui nous entoure, et l’acte de penser par soi-même devient un outil encore plus performant par la pratique de la philosophie.

La liberté est réelle quand on la pratique et pas seulement quand on la pense. Sans cette liberté intérieure, on ne peut pas penser par soi-même, sans cette liberté extérieure, on ne peut pas le mettre en action. Il est de notre devoir de penser par nous-mêmes pour déjouer des conditionnements idéalogiques. Ce n'est pas un hasard si les sectes et les régimes totalitaires, suppriment les libertés d'expressions, les sources d'informations et isolent les individus pour mieux les manipuler, en contrôlant tout matériau qui enrichit la pensée.

Penser, c'est pratiquer le dialogue intérieur, aiguiser les outils pour construire une réflexion, indissociable d'un contexte historique et culturel. Penser Si, comme l'affirme Protagoras, "l'homme est la mesure de toute chose", il est nécessaire de cultiver et d'élever notre pensée dans un processus d'affirmation de soi et de mise en relation des idées et courants de pensée pour trouver une place dans le monde et interagir avec lui.

Philosopher, c'est dialoguer, interroger, et c'est en surtout en arriver à une pensée aporique, où je me rends compte que je ne peux trancher une discussion. "Je sais que je ne sais rien" dit Socrate. C'est le propre d’une démarche philosophique, celle qui consiste à chercher la vérité individuellement pour arriver à mieux se connaître soi-même et les autres et agir pour sauvegarder sa liberté et sa dignité. Ainsi, on peut espérer poser une pierre supplémentaire à un édifice intellectuel en continuelle évolution avec un enseignement d'une année, et une épreuve que la circulaire du 26 septembre 1922  définit comme «l'apprentissage de la liberté par l'exercice de la réflexion».

Au delà de la possibilité de construire et structurer sa pensée, il est de notre devoir de cultiver notre esprit, pour devenir des citoyens éclairés. "Aie le courage de te servir de ton propre entendement " nous dit Kant dans son texte fondateur Was is Aufklärung / qu'est-ce que les Lumières ? Eclairés, oui, à nous d'être notre propre flamme. Jusqu'où pouvons-nous pousser notre courage?