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Au delà des batailles électorales, au delà de l'expression d'un avis, vite, trop vite, récupéré par des excités du bulletin de vote qui cherchent à tout prix à vous caser leurs idées, au-delà du fait que OK, chacun est libre de s'exprimer à grand renfort de déballage sur les réseaux sociaux, je pense qu'on ne sera pas nombreux à aller dans l'isoloir dimanche, puisqu'on sera votera directement au vu et au su de tout le monde et pour cause on sera dans le bureau de vote, bien sûr, mais comme notre vote, vote utile aura été mentionné, affiché placardé partout pourquoi le rendre secret ?

Actualité politique oblige, si les élections soulèvent des problèmes philosophiques et il y en a beaucoup, je vais m'attarder sur le pouvoir du choix. Le droit de vote est un droit fondamental de la démocratie : or ce pouvoir d'élire, c'est-à dire de choisir entre différents candidats, est ce qui caractérise à la fois la liberté de l'homme et de la nation ? Pour donner une définition courante à la liberté, c'est : « faire ce que l'on veut faire. » La volonté est indispensable au choix. Quel est le pouvoir de ce choix ? La liberté dépend-t-elle du choix ? Peut-on être libre sans choisir ?A-t-on toujours conscience de tout ce qu'implique un choix ?

La liberté suppose le choix . Aristote a montré dans son Éthique à Nicomaqueque tout acte libre peut se décrire comme la mise en pratique d'une séquence comportant trois étapes : la délibération, le choix, l'action. On voit que si le choix occupe une place centrale dans cette séquence, c'est, d'une part, parce que la délibération seule n'aurait pas de fin si on ne décidait de trancher pour faire prévaloir telle option plutôt que telle autre, et, d'autre part, parce que si l'action n'était pas initiée par un choix, elle se confondrait avec une activité réflexe, donc irréfléchie, instinctuelle qui nous rabattrait au même niveau que l'animal. Mais si avoir le choix est nécessaire cela est-il suffisant ?

Saint Paul en décidant d'être décapité plutôt que crucifié, parce qu'en tant que citoyen romain, ce choix lui est offert, aurait sans doute préféré rester en vie pour continuer sa mission évangélisatrice. Il semble donc qu'avoir le choix ne suffit pas à être libre. Et si celui-ci n'est pas suffisant pour garantir notre liberté, n'est-ce pas toujours à lui qu'il faut revenir pour signifier notre liberté ?

La fiction de l'âne de Buridan illustre bien la nécessité de posséder la force de se déterminer soi-même pour être libre. Imaginons un âne à équidistance d'un seau d'eau et d'un seau d'avoine. Cet âne se laissera mourir de soif et de faim car en l'absence de motif prévalent, il restera paralysé, dans l'impossibilité de faire un choix L'homme, lui, parce qu'il possède le libre-arbitre se décidera sans difficulté. Etre libre, ce serait donc non seulement avoir le choix mais aussi posséder la force de se déterminer soi-même.

Faire reposer la liberté sur la simple existence d'une alternative et la possibilité de la réaliser est sans doute réducteur. Une première objection consiste ici à dire que cette force d'autodétermination qu'est le libre-arbitre n'est qu'une illusion car elle est elle-même déterminée. Dans son Essai sur le libre-arbitre, Schopenhauer imagine l'attitude d'un homme qui vient de finir sa journée de travail. Une multitude d'activités s'offre à lui : rendre visite à un ami, jouer aux cartes, se promener, ou même de quitter cette ville. Pourtant, il ne fera rien de tout cela mais rentrera tranquillement chez lui retrouver son épouse. Ce qui le détermine alors à agir, ce n'est pas la force du libre-arbitre mais celle de l'habitude. Nos choix sont prédéterminés par les habitudes que nous avons contractées, le plus souvent d'ailleurs au début de notre existence, c'est-à-dire quand nous n'avions pas les moyens intellectuels de les réfléchir. Toutefois affirmer cela n'est-ce pas nier la liberté elle-même ? Mais est-ce que le choix lui-même n’est pas conditionné ? Je ne fais pas le choix en fonction d’une volonté abstraite qui pourrait tout aussi bien faire le choix opposé. Je fais en général le choix de ce qui me paraît être le meilleur. Mais je choisis en fonction de ce que je ressens, de ce que je veux, de mon contexte familial, social. Ainsi des facteurs que j'ignore peuvent influencer mon choix. Et si tout était déterminé ? Pas seulement les événements physiques, naturels, mais aussi les événements psychologiques ? Si l’on suit le principe de raison : rien ne se produit sans cause, alors, il y a une ou plutôt des raisons qui expliquent que je penche dans un sens ou dans un autre. Or, selon Spinoza, nous ne pouvons connaître toutes les causes qui nous déterminent « Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. »

Il faut accorder une place au libre-arbitre, indépendamment de la raison, pour maintenir l'idée de liberté. Et c'est sans doute le mérite des pensées existentialistes d'avoir perçu, au risque de la majorer, l'importance de cette dimension du choix, indéterminable par la raison, pour définir la liberté. Pour Sartre a ainsi montré en reprenant une intuition de Tout homme est amené pour être libre à faire des choix qui l'engagent totalement sans que la raison puisse par avance certifier que ce choix est le meilleur possible, comme l'explique Sartre dans L'existentialisme est un humanisme.

  Ainsi pour redonner une dimension actuelle à ces propos, le vote blanc signifie qu'on veut participer à la vie politique mais que les choix proposés ne nous conviennent pas. Un citoyen est libre de voter blanc mais le pouvoir de son choix est nul puisque son vote n'est pas comptabilisé. Le vote blanc est à distinguer du vote nul et de l'abstention. Les Citoyens du Vote Blanc, demandent d’inclure les votes blancs parmi les suffrages exprimés pour les confronter aux scores des candidats en lice et donner ainsi un pouvoir à leur choix.

  Les abstentionnistes dans un dégoût de la vie politique, de ses dirigeants corrompus et de leurs promesses non tenues, refusent de participer à des élections vues comme un piège. Ils se retirent, à la manière d'un Rousseau (Rêveries du promeneur solitaire), qui faute de pouvoir faire le bien décide de ne pas participer au mal. Si en France, voter est un droit, il n'en est pas de même dans tous les pays du monde où le vote peut être obligatoire, en Belgique par exemple. L'abstentionniste use donc aussi, en ne votant pas, de son droit de vote et affirme une liberté.

Enfin, quand on rabâche aux électeurs de voter utile, on les prive d'un vote sincère et personnel. Celui-ci est- il d'ailleurs sincère quand l'électeur vote plus pour le moins pire, ou pour faire barrage à, que par conviction. Il ne donne pas sa voix pour, mais contre. Peut-on parler de choix quand il s'agit de prendre position contre ce qu'on ne veut pas, à défaut de savoir réellement ce qu'on veut ? Et le citoyen abstentionniste , ne prend-t-il pas la mesure de son acte quand il décide de voter dans un système qu'il ne cautionne pas ? N'est-ce-là un choix, d'agir en sachant que les conséquences de son acte peuvent être dramatiques ? S'il s'agit de faire barrage à l'extrême-droite, alors voter pour l'un sera voter contre l'autre, et ainsi faire barrage. Voter par défaut donc. Il affirmera sa liberté en agissant, même si à la base il ne se reconnaît pas dans la politique. Il fera un choix de raison. Ce qui nous rapproche de la conception de la liberté par Kant où être libre, c'est certes agir par soi-même mais sous le commandement de la raison, c'est-à-dire en faisant notre devoir.

La connaissance et le savoir sont les garants de la liberté. Pour rester libre, tout choix doit être éclairé. Ce n'est pas un hasard si l'avènement de régimes totalitaires est favorisé par un accès limité à la connaissance, au durcissement de la censure et que tous les moyens d'expressions, la culture l'éducation et l'art restent sous haute surveillance. Ainsi les citoyens se trouvent limités dans leurs sources d'informations et leur opinion s'en trouve manipulée.

Le choix repose sur plusieurs facteurs connus ou inconnus, comme notre caractère, notre sensibilité, notre éducation, les habitudes que nous avons contractées, un état d'esprit à un instant T, la connaissance du contexte et des conséquences possibles de notre choix. Un terreau d'incertitudes sur lequel pousse notre conception de la liberté. Si je prends conscience de ce qui m’influence, je peux faire la distinction entre ce qui est vraiment moi, et ce qui n’est pas moi. La liberté s'appuie sur la manière dont je vais prendre conscience de ce qui me façonne profondément, à la lumière d'un raisonnement..

   Ainsi au delà de la problématique électorale, la liberté suppose le choix, celui-ci, s'il est nécessaire, n'est pas suffisant. Les actuelles élections présidentielles et les précédentes évoquaient pour une grande majorité de Français, à choisir entre la peste et le choléra, et les français ont joui de la liberté de choisir entre les deux. Plusieurs facteurs définissent la liberté, tels que la capacité à se déterminer soi-même et de faire un choix éclairé. Mais cela n'est pas suffisant. Enfin le savoir irréfutable, selon la définition de Platon « je sais quelque chose quand j'ai une opinion adéquate et justifiée » garant du libre-arbitre, donne le pouvoir à nos propres choix, et permet à l'homme de goûter à la liberté. La condition fondamentale d'être vivant nous détermine déjà à mourir, donc nous ne pouvons prétendre à une liberté absolue. Sartre, en s'appuyant sur Kierkegaard estime que la liberté est angoissante justement parce qu'elle repose en son essence sur le choix, c'est-à-dire la prise de risque. A un moment on ne peut rester paralysé comme l'âne de Buridan, et parfois il ne faut pas hésiter se salir les mains, comme Hugo dans Les Mains Sales de Sartre pour se déterminer. Dans un monde rempli d'incertitudes, le choix est une prise de position, et l'homme prend des risques et peut ainsi assumer son humanité.