Penser ? Pour quoi faire ? Observer, réfléchir et tenter de comprendre. Même s'il n'y a pas grand chose à comprendre. Ce n’est pas dans l’air du temps.  Et pour cause :

Pensez-vous (!) penser, pour beaucoup, c'est se vautrer dans l'inaction et rester là, les bras ballants, à attendre que ça se passe. C’est s’asseoir par terre et attendre. Attendre je ne sais quoi, que le monde change sans nous ? On ne peut s’empêcher d’avoir des a priori négatifs sur la pensée, parce que tout se passe à l’intérieur de soi. On a vu plus spectaculaire comme changements ! Surtout quand l’époque actuelle nous exhorte à exhiber notre vie, en événements, à grand renfort d’images !  Parce qu'en plus il faudrait être dans la démonstration, encore et toujours, jusque dans les tréfonds de ses pensées .

 

Il ne s’agit pas de suppléer ses propres faiblesses par la richesse d’une pensée engrangée comme des acquis. Il ne s’agit pas non plus de puiser dans un magasin des prêts-à-penser qu’on endosserait comme un vêtement. La pensée est brimée, calibrée parce qu’on furète des informations, rapidement, des notions et je ne sais quoi de résumés sur l’actualité, dans une quête d'efficacité, où vite = bien. Cela sous-entend que penser fait perdre du temps. Alors on veut nous économiser à penser .

 

Penser mobilise de l’angoisse, de la peur et nous paralyse, comme si le fruit de la connaissance allait nous précipiter en enfer, alors qu’il fait que nous plonger dans le monde. Quand on pense, on s’arrête sur le côté et on n’a l’impression de ne pas agir, or c’est tout faux, penser c’est plonger dans le monde. Rappelons-nous, on est dans le monde, on n’est pas le monde. La distance est nécessaire pour qu’existe l’échange. Il s'agit de baigner dans le monde, et de régulièrement, revenir sur le rivage, prendre du recul et observer.

Tout comme l’actualité  trouve une résonance en nous quand elle nous évoque, de près ou de loin, elle nous renvoie quelque chose. On est humain et on nous le dit, parler ça fait du bien, ça libère. Alors on étale ses tripes et si ce n'est pas nous qui le faisons, nous recherchons les nôtres un peu partout autour de nous. Sous couvert de mise en valeur, de promotion de soi, le maître-mot est :" Parlez de moi il n'y a que ça qui m'intéresse ". Il n'y a interaction que lorsque nous nous reconnaissons dans ce que nous voyons.

 

Roland Gori, dans la Fabrique des imposteurs nous explique que la valeur se mesure aux effets d’opinion qu’elle produit. Et que ce qui vaut comme valeur c’est l’opinion, le taux de popularité. Tout comme la valeur d’un article ne se mesure pas à ce qu’il va donner à penser, mais au nombre d’auditeurs, de spectateurs, de commentaires. Le taux de popularité est bien plus important que le contenu. À partir du moment où on fait réagir, il y a une logique d’audimat.

Ce qui compte ce sont les effets produits, dans une société de la publicité, du spectacle et de l’image et avec les nouvelles technologies, la capacité à relayer l’info dans les bras tentaculaires du Net par exemple. Il ne faudrait surtout pas perdre son temps, alors la tentation de se tourner vers des informations, des idées résumées, pré-digérée, est grande. Du coup on fait prévaloir la forme sur le fond. D’où l’impact des images et des vidéos qui nous permet d’assimiler rapidement une information. Or, force est de constater que pour, développer et affiner sa pensée, il faut du temps, de la patience, de continuels allers et retours entre le monde et soi. Et qu'il est indispensable de se soumettre à un vrai exercice pour lutter contre la facilité. Et se soumettre à la réflexion, pour aiguiser sa pensée.

 

Je m'asseois, je regarde le monde, m'y plonge, reviens sur la berge, apprécie l'effet de ce bain, observe ses remous, pour y relonger encore et encore.

Et il est évident que je reviendrai encore sur la berge, pour penser, réfléchir et ainsi agir.