Tous les matins M.Martin se levait avec plein d'espoirs, le jour dardait ses rayons à travers les stores, et d'un coup sec il illuminait la pièce. Le café coulait, et mêlé au fumet du pain grillé une atmosphère chaleureuse accueillait l'homme à l'orée de sa journée. Elle était déjà prête, et quand il s'approchait d'elle, un parfum vanillé caressait ses narines. Décidément elle était toujours aussi belle. Il l'embrassait, bonne journée ma chérie, vivement ce soir, oh oui vivement ce soir, on aura bien mérité de nous reposer, mais uniquement après cette longue journée. Il devait se faire violence, et retenir cette envie de retourner au lit allez bon sang bien faire ce qu'on a à faire et tout de suite ! La vie n'attend pas, elle passe. Un café avec le collègue, comment va ton grand ? Très bien merci, il a fait des progrès, il marche ! Il regardait rapidement les grands titres, histoires d'alimenter les conversations à la cantine. A midi il prenait une viande, un peu de féculents et surtout des légumes - hé cinq fruits et légumes par jour, il pouvait bien faire un effort ! - , refusait un verre de vin ( Yessss  résiste ! ) - l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, consommez avec modération -, et téléphonait à sa femme comme il en avait l'habitude. Des appels pour ne pas se perdre en journée. Oui ma chérie, tu as bien posté la lettre de la banque ? Très bien ! Ah bon ta collègue Françoise n'est pas là, oui, oui, oui vivement ce soir oui... je rentre à 18h...Elle proposait de passer prendre un plat chez le traiteur avant de récupérer leur fils.Tout s'annonçait parfait hop elle gérait l'intendance, le repas, le fiston. Lui de son côté téléphonait à la banque pour un rendez-vous et renégocier le prêt immobilier. Le reste de la journée se passait gentiment, chacun concentré sur sa tâche. Un peu plus tard dans l'après-midi il appelait, juste comme ça, pour le plaisir d'entendre sa voix - surtout entretenir la flamme ! - et l'air de rien il vérifiait son emploi du temps, s'assurait qu'elle était disponible et qu'elle répondait au téléphone. Tout était parfait, chacun évoluait sur les rails de ses habitudes.

StValentin2017

Mais ce jour-là, curieusement, la machine bien rôdée s'enraya. Oh, ne paniquez pas, un petit rien du tout. Juste une date qui clignotait en néon rouge depuis que les cœurs et les cupidons avaient remplacé les couronnes de l'Epiphanie. Car impossible d'échapper à la dégoulinade de bons sentiments et de déclarations guimauve. Vers le 10, il avait senti une effervescence au boulot, enfin, non pas au boulot, il ne s'éclatait pas la rate, planqué derière son ordinateur à surfer sur internet. L'effervescence provenait surtout de la boutique de chocolats à côté du bureau. Des chocolats ? Il y avait bien pensé, mais Madame Martin faisait attention à sa ligne, encore plus depuis les vingt kilos pris pendant sa grossesse. Des fleurs ? Une valeur sûre, certes, mais avait-il besoin d'encourager d'un floricide trop facile l'expression d'un bouquet de sentiments ? A gerber. Un bijou ? Compliqué: elle ne supportait que l'or, et ça ne l'arrangeait pas du tout ses finances. Acheter un présent ne le gênait pas, il aimait faire des cadeaux, par contre le message qui hurlait derrière les sentiments pour cette occasion, l'horripilait. Comme s'il s'agissait de donner une valeur marchande au grand mystère de l'humanité, l'amour. Ne pas paniquer ? Alors qu'un cataclysme sentimental menaçait ?

Ce jour-là le 14 février – appelons un chat un chat et la St Valentin l'arnaque du siècle, ou du moins celle de février -, ce jour-là commença donc en apparence comme les autres, avec pour M.Martin la volonté instable de ne pas se laisser séduire par les incitations à la consommation. M.Martin se leva avec plein d'espoirs, le jour dardait ses rayons à travers les stores, et d'un coup sec il illuminait la pièce. Le café coulait, et mêlé au fumet du pain grillé une atmosphère chaleureuse s'obstinait à accueillir l'homme en début de journée. Elle était déjà prête, et quand il s'approcha d'elle, le parfum vanillé caressa ses narines. Il l'embrassa, bonne journée ma chérie, vivement ce soir. Il partit au travail,avec la désagréable impression d'avoir lu un reproche dans son regard. A marcher droit la tête haute, tout à ses efforts pour l'ignorer, il donnait à cette fête toute son importance. M.Martin avait bien voulu faire celui qui était au-dessus de tout ça. Cependant le poids de la multitude, la force de la majorité fit courber ses épaules. Il se sentit vite vaincu devant les je t'aime les cœurs, les rubans rouges et les cupidons qui criaient "aimez-vous et montrez-le ! " Un truc le gênait, au-delà la fièvre consumériste, le message que les sentiments, comme les objets, souffraient d'une obsolescence programmée. Et qu'en était-il de ceux qui allaient mesurer leur solitude, leur délaissement ou leur chance, à l'attention, au cadeau, à son prix, à l'oubli, aux railleries contre ceux qui auraient "fait quelque chose" pour ce jour, et en conclure qu'ils étaient élus ou laissés pour compte ?

Comment devait- il se comporter aujourd'hui ? Il fut tenté de se comporter comme d'habitude, attentif et aimant, mais la date lui soufflait de ne pas faire comme d'habitude et le mouvement général supprimait toute spontanéité. Les heures défilaient et non il n'avait rien prévu. Il ne voulait ni prévoir ni s'astreindre à une coutume pour rester libre dans l'expression de son amour. Il ne voulait pas s'embourber dans le quotidien à le plomber de ces futilités imposées. Cette fête entraînait les insupportables comparasions, pour mesurer les attentions et l'attachement. Ce qui prouve bien que la St-Valentin n'est pas la fête des amoureux, contrairement à ce qu'on nous laisse supposer, car expliquez-moi donc pourquoi faut-il afficher si haut un sentiment qui relève du domaine de l'intime ? Si j'osais, et puis merde, j'ose, ce serait comme afficher ostensiblement sa religion. Il n'est pas question de honte là-dedans, bien sûr, mais aimer  et croire sont du domaine de l'intime, avce des valeurs propres à chaque individu. Méééééé laissons M.Martin s'exprimer, pardon , j'me casse j'ai rien à faire là.

M.Martin rentra donc rempli d'amour, avec des pensées simples ma chérie je t'aime mais sache que j'emmerde la St Valentin . j'ai le droit de t'aimer et d'emmerder la st Valentin. J'ai surtout le devoir de t'aimer en faisant fi de ce que les autres peuvent penser. Notre amour ne regarde que nous et les mains vides, prêt à encaisser les sous-entendus, les reproches l'air de rien, la déception de son épouse, parce que chaque jour est une aventure, où nous projetons sur autrui ce dont nous avons besoin et ce dont nous manquons à un moment précis de notre existence.

Une jolie nappe rouge avait été dressée, elle avait allumé des bougies, et le fumet d'un navarin d'agneau s'harmonisait avec celui du fondant au chocolat qu'elle décorait de petits coeurs en sucre. Il s'approcha, lui sourit, touché par ses attentions, et l'enlaça, ses mains posées sur son ventre rempli de promesses. Sur ses silences, toujours plus éloquents que ces mots galvaudés qui décoraient les vitrines, sur sa présence, un aveu, sur ses regards perdus dans le bleu de ses yeux qui l'avaient trouvée, et sur tout le reste, il tira un grand rideau : affaire privée.