paume

Il libérait son amour comme des cailloux un peu trop lourds à porter. Doucement, avec maladresse, il apprivoisait les mots insensés, les superlatifs, les absolus, les toujours et les jamais. Il les attrapait comme des bonbons acidulés et les mettait en bouche, les laissait fondre et le suc se répandait dans sa gorge pour en faire des mots doux, des mots passionnés, des mots pour donner consistance à des idées, pâle reflet de l'impétuosité qui l'animait. Il apprenait l'attente fiévreuse d'un coup de fil pour entendre la voix de l'aimée. Il découvrait de nouveaux champs lexicaux et s'évertuait à mettre un mot sur ce qu'il ressentait. Il se surprenait à chercher l'expression la plus exacte pour représenter son amour. L'amour se vivait, il ne s'expliquait pas. Il voulait lui donner un visage. Le sien. Pour tout ce qu'elle dégageait, tout ce qu'il recherchait. L'affection que l'on porte à quelqu'un est une mystérieuse alchimie régie par des besoins, des projections, des rêves des réponses que nous croyons trouver à nos questions, à un moment précis où celles-ci semblent essentielles.

 Et pourquoi toujours se poser des questions ? Pourquoi ne pas se laisser envahir par la spontanéité ? On croît toujours qu'être spontané, c'est facile, mais non.. Il s'agit de franchir toutes les barrières des "qu'en dira-t-on ?" et des convenances. On le rabâchait sans cesse, à tous les coins de rue, mais vivre dans l'instant n'était pas évident. Il y avait toujours une petite lumière intérieure qui clignotait, envoyait son message "attention,ça ne va pas durer!" "méfie-toi, un truc va te tomber sur le coin de la figure!" Comme ses congénères, il cultivait l'art de l'angoisse, ou comment faire pour vivre heureux?" les prêts-à-vivre, les "bonheur, mode d'emploi" pullulaient dans les librairies, les stages d'harmonie retrouvée avaient pignon sur rue, la société créatrice de frustrations, peurs et conflits, essayait maladroitement de rattraper ses erreurs.

Pourquoi donc, penser au pire ? Etait-ce pour mieux côtoyer ses pires ennemis, les peurs les plus sombres, et mieux les connaître ainsi ? L'homme marchait tant bien que mal sur le fil de la vie avec les poches remplies des lourds cailloux de la peur et de toutes ses questions qui noircissaient le beau tableau du bonheur. Il tuait dans l'oeuf toute tentative de bonheur . Pour cela il était particulièrement doué .

La bonne vieille méthode maintes fois appliquée de la résistance au bonheur. Tout faire pour que l'état de béatitude capote, saboter le moindre geste bienveillant, refuser les compliments pour se coller une bonne gifle et s'habituer à la douleur. Parce qu'il pensait ainsi se prémunir en cas de déconvenue ! Ah, comme il se trompait ! Ses tentatives de blindage seraient vaines et quoiqu'il arrive, il se prendrait en pleine figure les claques de la vie, dont il était pourtant hors de question de sortir indemne !

La vie fuyait si vite, pourquoi la compliquer encore avec des suppositions des interprétations dont on ne connaîtrait jamais le dernier mot ? Chaque jour lui rappelait sa condition fragile de mortel et la vacuité de son existence. Ses mots lui soufflaient l'urgence de vivre, que ce ne serait pas une fois allongé sur une table en inox qu'il pourrait saisir à pleines mains tout ce que la vie pouvait lui offrir. Comment pouvait-il se permettre de tout gâcher ainsi ? Et si leur rencontre lui paraissait romancée, il ne devait aucunement s'en soucier et ouvrir tout son être à cette rencontre. Il n'y avait qu'en sortant de sa coquille qu'il pouvait réellement entrer en rencontre avec elle. Bon sang, allait-il la laisser s'échapper ? Une deuxième chance se présenterait-elle ? S'il ne pouvait spéculer sur l'avenir il devait foncer à tête perdue dans le présent, l'embrasser à mains ouvertes, et saisir son éphémère agaçant.

Dans sa tête sourdaient des paroles impérieuses qui l'exhortaient à mater les démons cachés en lui pour capter cette chance, si minime fut-elle.  Il releva la tête et lui prit la main.