La ville s'étendait devant lui, hostile, ventre à terre, comme un alligator affamé. Les maisons entassées avaient eu raison de la verdure, le gris dominait. Les escalators fonctionnaient à vive allure, entraînant dans leur glissement vorace la foule pressée sur ses marches dentelées. Les regards s'étaient évidés, les coeurs alourdis. Comment s'était effectué le transfert de matière, le transfert d'émotions ? Il humait l'atmosphère lourde des âmes enfermées dans ces corps qui bougeaient mécaniquement. Enveloppes de chair harassées par les vicissitudes de l'existence. La foule ondulait, tel un régiment de vers qui grignotait la charogne, avide de consommer tout ce que la ville proposait. Des kilomètres de magasins aux vitrines agressives, les projecteurs pointés sur l'autel de la consommation et de l'apparence. La course au remplissage, la fuite vaine du vide, la simplicité n'était pas de mise, le m'as-tu vu lui éclatait à la figure . Dans les vitrines des arcs-en-ciels attiraient l'oeil du passant. Dans la rue, les couleurs étaient délavées, avalées par la foule. Personne ne voulait faire de vague alors que tous contribuaient à la vague collective. Il marchait, sac au dos, nez au vent; se promener dans la jungle n'eût pas été très différent. La densité de la faune et les immeubles remplaçaient les arbres multiséculaires, à chaque coin de rue pouvait débouler un fauve qui aurait pris les traits gris d'un homme en gris. Il avait surpris quelques conversations, qui ressemblaient pour beaucoup à celles qu'il entendait chez lui. Banalités quotidiennes, efforts de politesse. Ce qui le surprit le plus,  toutes ces remarques que les gens faisaient sur "les gens". Toutes les phrases commençaient par "les gens, ils..." . Comment pouvait-on se permettre ces remarques et s'exclure ainsi de la gent ? Chacun voulait oublier qu'il était l'inconnu d'un autre, qu'il grossissait le rang des passants. Il entra dans un cybercafé ; l'homme à la caisse lui demanda de manière lapidaire combien de temps voulait-il utiliser un ordinateur, puis lui désigna un poste. Deux heures suffiraient pour déterminer ses prochaines destinations et étudier l'itinéraire . Une odeur de renfermé planait lourdement dans la pièce. Il prit un café pour avoir quelque chose de chaud dans le ventre et pour avoir au moins une odeur à identifier; en fond sonore, une mauvaise reprise de " Billie Jean", et le cliquetis des doigts sur les claviers alentours. Partir en Inde, oui; mais sans la légitimité d'une association, ses moyens de subsistance seraient trop justes, et il ne pouvait prendre le risque d'être un fardeau encore plus lourd pour sa famille. Il visita successivement les Pages Jaunes , le Ministère des Affaires étrangères, le Guide du Routard et tout autre site qu'il jugea utile. Après une heure d'informations glanées à droite et à gauche, il replia le petit carnet qui contenait toutes les adresses et numéros utiles, rassembla ses affaires et retourna dans le tumulte de la ville.

Comment en était-il arrivé là ? Les hommes avaient du mal à vivre entre eux, c'est pourquoi les besoins d'entraide étaient plus important à la ville qu'à la campagne, pensait-il. Tout le monde se pressait, visage figé, impossible à apprivoiser. Personne ne laissait paraître la moindre aspérité sur son visage pour le rendre encore moins accessible. Chacun se disait "les autres peuvent penser ce qu'ils veulent, je m'en fiche." mais tous redoutaient au fond le jugement de l'autre et souhaitaient montrer l'image la plus avantageuse d'eux-mêmes. Il était devenu un anonyme dans cette foule. Les premiers jours, déambuler incognito lui plaisait. Il avait ressenti le sentiment du tout est possible; les semaines s'étaient succedées , avec des contacts humains minimum: la boulangerie, le gardien du foyer de jeunes travailleurs, parfois le guichetier peu aimable d'une administration. Il avait l'impression d'être devenu gris lui aussi, insignifiant et transparent aux yeux du monde. Et pourtant il contribuait à la marche de celui-ci; en lui hurlaient ses envies d'altruisme, ses rêves de solidarité, et dans le regard des autres ses besoins de reconnaissance. Sa nouvelle vie dans la métropole était détergente. L'enthousiasme partit avec les illusions. Il avait trouvé une chambre rudimentaire près de la gare Montparnasse et s'en contentait. La tour du même nom se dressait devant lui, et dominait le sud de la capitale, colosse à la surface polie, à l'image de la foule sournoise qui fourmillait autour de lui. Il avait bien essayé de s'échapper de cette masse oppressante: un livre, un journal, vite, détourner son regard et se réfugier dans les pixels d'un écran, pianoter des SMS qui avaient peu de sens, créer une bulle auditive, des écouteurs plantés dans les oreilles. Et quoi ? Pourquoi redoutait-on la solitude si dans nos gestes tout contribuait à créer un état d'isolement ? A peine arrivé dans la capitale, il avait pris le métro. Les portes s'étaient ouvertes, il restait quelques places libres et il s'assit en face d'un homme en costume gris, et journal à la main; il le gratifia d'un "bonjour". Son vis-à-vis releva la tête de sa feuille de chou et le regarda avec des yeux méfiants, avant de replonger dans sa lecture. Bien sûr, sans lui rendre son bonjour. Ewann pouvait ranger son sourire, son air avenant et ses envies d'union entre les personnes. Révoltée dans le métro, la foule se sent oppressée. Le moindre coup de frein de la machine est vécu comme une agression. Par la force du freinage, les corps hoquettent, s'entrechoquent, tout le monde jette un regard torve à son voisin, mais personne n'a l'air de comprendre qu'il n'y est pour rien. C'est maladif, l'agressivité ressort distillée dans des gestes en apparence anodins. Sortir de la rame, comme cette dame bousculée, devenir un domino géant, mais pas de pot, parce qu'on va vous en vouloir, vous comprenez, il faut bien se défouler !

Tous têtes baissées dans le RER, et pourtant chacun voulait vivre sa vie, pas vivre ce qu'on attendait de vous, non, vivre sa propre vie, pas celle du voisin !Ô louable voeu universel ! Les regards se vident, mais les idées gravitent, gravides, les coeurs alourdis s'évadent. Dans la foule, les émotions larvées, pour passer, vite, vite, et oublier la fourmi qui piétine en nous.Tout devient lisse, on ne veut pas laisser la moindre aspérité et cultiver l'inaccessibilité dans la foule réelle, et dans le virtuel, on s'enchaîne. L'affairement apprêté, fuir la vraie réalité, le" pourquoi nos vies" car il n'y a pas de bonne raison, alors on se cache derrière ces affaires. Le vide à travers le coeur, vide rugissant, dévorant tout sur son passage, on ne sait qu'en faire, l'âme prisonnière !

Chacun pour sa gueule dans le métro. À l'approche de celui-ci, la tension sur le quai était palpable, chacun s'armait de son bouclier d'acier, fermait les écoutilles de son coeur, prêt pour la proximité imposée. Les portes s'ouvraient, ceux qui en descendaient essayaient difficilement d'atteindre le quai, déjà repoussés par les dizaines de personnes qui forçaient le passage dans l'autre sens. Les visages durcis, les lèvres pincées, les oreilles cachées par des écouteurs de plus en plus gros.

Une autre fois, il fut saisit par la violence qui pouvait émaner de cette foule en apparence lobotomisée. Rien n'avait présagé ce mini-drame pour les uns, cataclysme pour la malheureuse victime. C'était un jour d'affluence, les gens s'entassaient tristement dans la rame. Arrêt Odéon. Le code parisien stipulait de laisser sortir ceux qui voulaient descendre, et même si vous vouliez rester dans le métro, vous étiez obligés de vous mettre sur le quai pour laisser passer. Ewann était coincé entre un strapontin relevé et le signal d'alarme, il ne dérangeait personne, il n'eut donc pas à bouger. Une dizaine de personnes descendit . On pouvait percevoir le mouvement de foule par l'ondulation involontaire qu'il provoquait. De nombreuses personnes étaient bousculées. Tout à coup, sur le quai, le mouvement serpentin s'interrompit. Un homme se retourna, et envoya un coup de pied à la femme qui se trouvait derrière lui. Le coup avait été porté assez haut puisqu'il avait pu voir la semelle percuter le ventre de la femme. Le choc la jeta à terre. Cela dura deux secondes, la foule avançait, se suspendait, chaos et ordre à la fois, rien ne pouvait entraver la marche du monde, pas même cette femme à terre. Certains se retournèrent, l'homme asséna à sa victime un bonus de deux coups de pied. Rares furent les personnes à réagir. On aida la femme à se relever, un homme interpella l'agresseur, pour lui intimer de se calmer. Celui-ci lança des yeux haineux sur cette femme qui l'avait bousculé bien malgré elle, emportée par la foule. La violence avec laquelle l'agresseur regarda la femme transperça le cœur d'Ewann, bouleversé par tant d'animosité. Après l'agression, tout alla très vite. Le métro allait repartir, la femme remonta dans la rame, et remit péniblement son masque. Le jeune homme fut écoeuré par ce qu'il avait vu. La femme avait remis le masque lisse d'une personne de la foule, elle contenait comme elle pouvait sa douleur, sa déception et sa rage, mais ses yeux brillaient. Tout le monde avait basculé pendant cinq secondes maximum pour reprendre l' hideux masque inexpressif de la foule dans laquelle chacun bouillonnait intérieurement.

Pour un logisticien, il vivait en décalage, et comme il peinait à trouver du travail dans sa branche, il se retrouvait complètement azimuté. Tous les moyens étaient bons pour gagner de la subsistance. Il ne comprenait pas pourquoi les jeunes de son âge faisaient les difficiles devant les offres d'emplois, et préféraient préserver leurs week-ends, s'amuser, quand ils se plaignaient de manquer d'argent. Pour subvenir à ses besoins, il avait postulé dans une chaîne de fast food. Le CV à peine survolé, le manager lui avait demandé s'il pouvait être disponible les weeks-ends. En dix minutes, le contrat fut signé, et il put prendre son poste dès le lendemain. Le jeune homme s'accrochait à ses idéaux, surtout quand il se couchait le ventre pas tout à fait plein, dans une chambre au confort spartiate. Le confort était ailleurs, dans l'opiniâtreté de ses rêves, prendre le luxe d'accueillir ses pensées, se laisser envahir par les envies les plus loufoques ou les plus bancales.

Dans la masse hostile et grouillante, Ewann perdu se demandait bien ce qu'il faisait là,dans cette fourmilière, à s'infliger un traitement indigne. Dans l'adversité de la foule, les contradictions surgissaient dans toute leur flagrance. Tout le monde s'enorgueillissait d'être ouvert, tolérant et sociable, qualités favorables au bon fonctionnement de l'humanité. Mais quelle résistance quand ce monde-ci se retrouvait confronté à la réalité !

Un indigent qui réclamait de quoi manger, et les têtes se détournaient, murées dans leurs forteresses. Comment aider dans ces conditions ? Le froid, la grisaille, le souffle chaud et putride du souterrain. Chacun renonçait à son sentiment d'appartenance quand il se retrouvait dans la foule. Surtout ne pas ressembler aux autres ! Mais à vouloir trop chercher la singularité, les caractères s'étouffaient, seule restait la foule. Malgré eux, tous les individus se transformaient pour appartenir à la foule.

Il ne voulait pas se perdre. Il prit la décision de partir. Parce qu'à 17h20, le métro ne répond plus de rien, envahit par la masse, rien n'est laissé de côté, gare du Nord, gare de l'Est, personne en reste, tout le monde a sa petite dose d'animalité; il jeta un oeil alentour, vive les êtres automatisés !

Dans le souterrain, il se laissa emporter par le tapis roulant et chercha désespérément à accrocher le regard des gens, mais impossible, ses yeux semblaient perler sur leur visage, aucun contact, aucun impact, il était renvoyé à lui-même, seul, et quand il s'en rendit compte, les larmes avaient inondé son visage, sans émouvoir les passants. Lui aussi ne faisait que passer.

Et cet homme  qui interpella les passagers.:"Mesdames et messieurs, j'ai soixante-sept ans et je traverse une période difficile. Je vous demande juste un peu d'écoute. Parce quand on est au fond du trou, plus personne ne vous regarde, ne vous écoute, et ça fait encore plus mal que la faim, ça vous glace encore plus que le froid. C'est difficile pour moi de vous parler ainsi de mes problèmes, vous n'avez pas envie de les entendre; j'avais une vie, un travail et j'ai tout perdu. Je voudrais garder ma dignité, pouvoir manger , me laver, trouver un lieu où dormir ce soir. Je vous propose trois poèmes, vous pouvez me donner ce que vous voulez en échange."

Qu'est-ce qui avait poussé cet homme dans un gouffre de désespoir, au point de demander l'aumône, la main tendue et le dos voûté ? Il parlait d'une voix tremblante qu'il ne se connaissait pas. Chaque mot prononcé lui faisait un mal de pierres.  Ewann fut fouetté au visage par la détresse de cet homme. Pourtant ce qui le blessa davantage, c'est tous ces regards détournés. Un profond écoeurement de sa propre condition humaine lui monta à la gorge. Il lutta contre cette sensation désagréable et chercha de la monnaie, puis se dirigea vers le vieil homme. Il lui tendit l'argent en souriant. Le vieil homme posa ses yeux clairs sur le jeune homme et le remercia. Il lui tendit une feuille sur laquelle étaient écrits les trois poèmes. Ewann refusa la feuille, l'homme insista. "C'est important pour moi de vous donner quelque chose; prenez-la, je vous en prie." Le métro arriva en station; le vieil homme sortit et disparut dans la fourmilière. Ewann tenait une feuille à la main.

L'altérité anime, la foule vous efface.