temps-modernes

Dans le langage familier, on emploie souvent ironiquement l'expression "On n'arrête pas le progrès !" pour commenter une innovation. En examinant notre environnement, notre monde ayant connu plusieurs "révolutions", industrielles, scientifique et technique, doit-on admettre qu'on n'arrête pas le progrès ? C'est cette question que je me suis posée  cet après-midi.

Sommes-nous obligés de reconnaître, devant les bonds de la science, que nous allons de progrès en progrès ? D'ailleurs le progrès est généralement compris comme un changement visant, normalement, à améliorer une condition. Il ne faut pas oublier cependant, et la vie de tous les jours l'illustre bien, que l'homme fait des progrès , "soit en bien, soit en mal" (Rousseau), et qu'il faut plutôt comprendre le progrès comme une évolution. En mathématiques par exemple, on admet un axiome, une affirmation qui n'est pas démontrée et qui reste à l'état d'hypothèse.

Reste avant tout à prouver qu'on avance ! Pourquoi l'homme n'arrêterait-il pas le progrès ? Pour y voir plus clair, il faut voir le rapport qu'il entretient avec ce phénomène. L'homme est à la fois dans le progrès grâce à sa nature, mais il le favorise tellement qu'il demeure emporté au point de ne plus pouvoir se reconnaître et de rester impuissant face à l'évolution des civilisations qui fait l'histoire de l'humanité. L'homme, par sa perfectibilité, ses désirs, et ses espérances, se définit par le progèrs. Il se différencie de l'animal par la culture.Toute culture suscite un apport humain. L'homme se caractérise par le progrès puisqu'il est, selon Rousseau, un être perfectible, il peut acquérir petit à petit de nouvelles qualités. C'est ainsi que l'homme développa un langage. De plus, la condition de l'être humain ne se traduit pas par un seul progrès global et grandissant mais plutôt par des progrès dans diverses directions, des progrès "soit en bien soit en mal". Par ailleurs, l'homme possède un côté "pratique" qui, associé à sa perfectibilité, lui permet d'accumuler les développements. De cette façon, le progrès de technique provoque le progrès des sciences: depuis la découverte de la radioactivité par Henri Becquerel à la fin du XIXème siècle, diverses exploitations de cette propriété physique ont été faite comme-hélas- les trop célèbres bombes atomiques. Ainsi l'homme a faculté de perfectionner et d'exploiter ce qu'il acquiert : c'est dans la nature humaine de progresser.

L'être humain est en outre toujours insatisfait de sa condition. De ce manque d'adéquation naît un désir de mieux connaître et de mieux organiser son rapport à l'univers. Cependant, selon Héraclite, le monde change sans cesse et l'homme doit par conséquent adapter sa culture et ses techniques à son époque: suivant ce raisonnement, selon les marxistes, les hommes perfectionnent leur industrie et le commerce, modifient le régime social en fonction de la transformation des besoins. Il n'en demeure pas moins que "l'homme est appelé à devenir maître et possesseur de la nature" pour Descartes, ceci étant dû à une dualité séparant l'être humain et la nature. Il semblerait d'ailleurs que la culture, apport humain sur la nature, soit un devoir, une mission que l'homme ait à remplir, comme si le monde devait à tout prix évoluer au profit de l'homme. Par ailleurs Spinoza affirme que le désir est l'essence de l'homme. Cela signifie qu'il le caractérise et fait partie de la nature humaine au même titre que la perfectibilité. Justement, une fois le désir satisfait par une technique et une évolution disparaît mais les machines et artifices, le monde extérieur, créations de l'homme, suscitent des convoitises. L'homme étant perfectible, il désire améliorer l'utilisation de ses oeuvres, ce que Jean Brun a développé dans "Le Rêve et la Machine" : tout ce que l'homme crée, en particulier les machines et progrès techniques qui en  découlent, est cause et effet du désir, et vu que l'homme est constamment pris de désirs, l'homme favorise le progrès. Il demeure fasciné par ses innovations . Le plus vieux rêve de l'homme était de voler. Afin de le concrétiser, Léonard De Vinci mit au point les premiers engins "volants", puis on innove, toujours rattaché à ce désir de conquête du ciel , avions de plus en plus modernes et frontières du ciel toujours plus repoussées avec les voyages dans l'espace.

Si le progrès, engendré par le désir, crée le désir, il en va de même avec les espérances. En effet, l'homme mise tous ses espoirs dans l'évolution des civilisations. Pour Sartre, "la notion classique de progrès(....) suppose une ascension qui se rapproche indéfiniment d'un terme idéal." Si on ressent le besoin de changer quelque chose, c'est parce que l'état présent ne nous convient pas et qu'on espère apporter par la suite une amélioration à cette condition. ( C'est pourquoi toute technologie vise un but) L'homme espère que tout progrès concrétisera ses rêves et sera, de cette façon, libérateur. J. Brun pense des machines qu' "elles animent et intensifient les convulsions de l'existence anxieuse de se délivrer de sa propre gangue."  L'homme se trouve motivé à faire des progrès parce qu'il espère que les machines et autres artifices vont lui permettre de sortir de la bassesse de sa condition. On adapte les techniques à ses convictions. Ainsi, dans une société où "le temps, c'est de l'argent", les progrès des techniques s'orientent vers plus de vitesse, quel que soit le domaine, comme si on espérait de cette façon pouvoir rattraper le temps. L'espoir fait vivre le progrès et la technique. Les machines seraient alors porteuses de tous les espoirs, elles seraient des moyens d'élévation de l'homme parce qu'elles personnifient le développement. Elles permettent d'extérioriser les aspirations humaines: la conscience humaine est par conséquent "la fille et la mère" des machines et de toutes les tehniques qui permettent normalement d'améliorer la condition humaine vis-à-vis de son entourage.

La nature humaine favoirse le progrès. La perfectibilité permet à l'homme d'aller de progrès en progrès  De plus, l'homme est en proie au désir de domination, puis out ce qui  traduit le progrès, les machines par exemple,  entretiennent une relation d'intercausalité avec le désir, parce qu'au fond de lui-même, l'homme voit dans le progrès un espoir de l'arracher de sa misérable condition.

Bien que l'homme aide le progrès, l'évolution se retourne contre son bienfaiteur, c'est pourqui on peut aussi dire que l'homme est hors du progrès. Plus les siècles passent, plus l'homme devient une créature au service du Progrès.  Il est en effet de plus en plus pensé par rapport à la technique et cette dernière devient même un monde en soi.

Théoriquement, les progrès de la technique devraient permettre la libéation de l'homme qui cependant s'en trouve aliéné. Il n'est plus considéré comme un être doué de sentiments, mais plutôt comme une machine. Dans de nombreuses entreprises, le personnel est choisi en fonction de son efficacité, de son rendement de sa production et de sa productivité. Je pense là à une remarque que j'avais faite un jour à une hôtesse de caisse qui scannait les articles à toute vitesse. Elle m'informa qu'elle était chronométrée et que tout retard entraînait des sanctions. On parle alors de" travail efficace", de la "régularité au travail" et on ne peut s'empêcher de penser à C. Chaplin imitant la machine dans les "Temps modernes." L'être humain est considéré plus comme un homo faber que comme un homo sapiens selon Bergson. De l'âge prométhéen à l'avènement scientifico-technque, l'homme agit de plus en plus au nom du progrès, de la Science et de la Technique.Il semblerait alors que l'homme soit happé par ce phénomène.

Est-il une victime du progrès ? Il paraît se sacrifier pour lui.Tout ce qui permet le progrès, la technique surtout, devient un monde en soi. A ses débuts, la technique se traduisait par un simple outil que l'homme maniait de ses propres mains. Aujourd'hui l'être humain s'est effacé. A sa place, des machines hyper-perfectionnées et automatisées, comme si la technique pouvait espérer atteindre un jour la perfection. Le progrès n'a donc plus rien d'apparemment humain. La technique, par le travail ne considère pas l'intérêt humain proprement dit. L'homme ne se retrouve plus dans ce monde, il vit dans un milieu technique. Le progrès se retourne contre l'homme qui, en voulant modifier, améliorer son rapport dans le monde, produit un travail, crée des techniques et n'est consédéré que par eux puisque c'est ce qui lui donne paradoxalement une humanité ! Les techniques et les progrès qui donnent à l'homme une valeur bien à lui ont une action pernicieuse sur sa nature : l'être humain se trouve amoindri et affaibli contre cette puissance qu'il a créée et semble ne pouvoir rien faire, comme s'il avait déjà baissé les bras et avait déjà admis qu'il ne pouvait arrêter le progrès. 

Balloté dans cet univers, l'homme, pris par son propre piège, voit dans le développement une machine infernale. Le progrès est nécessaire à son histoire, qu'il le veuille ou non. Pour Hegel, l'homme n'est que le moyen de l'histoire, c'est-à dire que ses désirs et intérêts personnels sont utilisés par la Raison Unverelle pour s'accomplir. Suivant ce raisonnement, tous les désrs et espoir de l'homme contenus dans les techniques permettent de faire évoluer le monde, donc d'être le moteur du devenir historique. Justement, les techniques ne cessent d'évoluer et Marx voit même dans cette évolution des moyens de production le principe du devenir historique.J. Jaurès va plus loin en affirmant que dans l'histoire humaine, il ya une évolution nécessaire. Le progrès existe et il ne peut en être autrement parce qu'il fait en sorte que l'homme soit homme et rien d'autre. En fait, nous n'avons pas le choix poursuivre et survivreà notre époque, sinon nous devenons dépassés. ( D'ailleurs cette expression évoque bien l'idée de vitesse et de pas en avant ) Et pour le meilleur comme pour le pire, l'être humain fait des progrès.

Ainsi, même si le progrès fait partie de sa nature, l'homme est contraint de faire des progrès au nom de l'Histoire. Doit-on donc admettre qu'on n'arrête pas le progrès ? L'homme peine à le suivre. Les nouvelles technologies sont utilisées aussi à mauvais escient, dans la constructon d'armes par exemple, et pourtant, couramment le progrès signifie un changement en bien. Alors l'homme procède à une sélection des progrès. Parfois même des mouvements tentent de l'arrêter.Ils ne font que tenter, ils n'y parviennent pas.  L'obscurantisme  qui s'oppose à la diffusion de l'instruction et de la culture dans les masses populaires par exemple. Bon gré mal gré , l'être humain fait des progrès. De part sa nature, il ne peut contrôler les répercussions bonnes et néfastes d'une technique et ne peut anticiper son action; il ne fait qu'un bilan. Le progrès est donc comme une machine infernale nécessaire à son devenir, machine qu'il ne parvient pas à arrêter et dont les actions restent indéterminées. 

La nature humaine se caractérise par sa perfectibilité, les désirs et espoirs qui motiventcette soif d'évolution. Elle se définit donc par le progrès qui se retourne contre elle, l'aliénant et l'asservissant. L'homme perd de cette manière tout le contrôle qu'il a sur cette machine. Il se trouve jeté en avant, devant accomplir son histoire et conserver sa perfectbilité et ses rêves, même si parfois il essaie de l'arrêter. On ne pavient même plus à distinguer le véritable conducteur de cette machine appelée progrès . Est-ce l'homme qui dirige la machine, ou ben l'inverse ? Se rebellant contre son créateur, cette machine infernale roule toujours, comme une force prodigieuse et irrésitible que rien ne peut plus arrêter. L'homme demeure quasiment impuissant devant celle-ci parce que "le pas collectif du genre humain s'appelle le Progrès" (V.Hugo) Enfin, tout ce qui se rattache au  progrès forme un cercle vicieux. Tout progrès ( bien qu'il ait pour raison d'être un enrichissement) se fait au prix d'une perte parce que le perfectionnement humain est sans véritable bénéfice pour la nature humaine.

image extraite des Temps Modernes (C.Chaplin)

à lire : Le Rêve et la Machine de J.Brun