C'est la nuit et j'écris, mes mots partent je ne sais où, vagabonds indociles, pour s'approcher de votre univers. Qu'on le veuille ou non, mes mots sont du tact.

Je n'ai que ce stratagème pour vous toucher, en comblant l'absence avec une lettre que vous pourrez prendre en main et lire, comme une présence rassurante à vos côtés. Il me faut cependant me contenter de l'attente, de l'espoir et de mon imagination, car c'est la nuit, je vous écris, et vous, vous dormez, loin.

Dans la nuit, seule, je tente de combler la distance, mais comment? Je vous écris alors que je ne sais même pas quand vous me lirez. Agaçante et grisante impression de jeter une bouteille à la mer, c'est bien déstabilisant d'écrire en imaginant les réponses ... Je ne m'accroche qu'à mon imagination, et elle peut faire mal.

La nuit j'écris, j'espère les problèmes en sursis, j'attends des nouvelles et je tombe sur un silence insondable. Sans réponse de votre part je tourne en rond et mes mots ne disent plus rien. C'est vous qui leur donniez du sens. Ne me laissez pas seule face à cet écran muet. Les silences ouvrent le ciel qui crie de douleur la noirceur des reproches. Normal, c'est la nuit. Et j'écris.

La nuit a ce pouvoir de rendre les choses plus graves. Son voile obscur sur le monde met en lumière nos insuffisances humaines. Là où nous redevenons vulnérables, les vérités s'éveillent, et dans notre sommeil les peurs éblouies des jours passés disparaissent dans nos songes. La nuit tout est plus noir, plus sombre, le système d'alarme est activé. N'oublions pas, les démons sont nyctalopes, ils guettent et vous courent après. Pas de répit.

C'est la nuit et j'écris. Depuis plus de vingt ans je vous écris, les cartons se sont remplis de lettres, ce sont comme des petits cailloux semés sur le chemin de notre vie. La nuit j'écris et c'est comme tirer des plans sur la comète, rester sur orbite, et la regarder filer.

Solitude … La nuit j'écris parce qu'il n'y a que mes ombres cachées qui ressurgissent pour murmurer les questions de ma solitude.

C'est la nuit, et j'écris, j'attrape la queue de la comète, je me brûle, je me glace, j'enlace les mots, j'en fais des phrases, c'est un ruban, un brin d'herbe, une fleur, un lien, une trace de moi, mon arme, mon salut, un pas vers vous, j'écris, dans la nuit partenaire et confidente. Ma respiration devient confidentielle, un stylo et on y va ! Seule avec la nuit secrète je suis seule, là où les silences recueillent la poudre des rêves. J'écris avec mutisme les douleurs sinon j'en crève !

C'est pour tout ça que la nuit j'écris.