Il remarqua une fissure au plafond. Depuis combien de temps était-elle là ? Qu'importe, elle ne le gênait pas. Au contraire, il avait un motif à fixer sur ce plafond blanc qui lui rappelait toutes les fois où, allongé dans l'herbe, il fixait le ciel bleu. Et à ceux qui prétendaient que les nuages ne servaient à rien, sauf à apporter la pluie, il répondait : les nuages sont comme les problèmes dans la vie. S'il n'y en avait pas, le ciel serait bien monotone ... Parce que franchement, contempler un ciel bleu, pour l'imagination, il y a beaucoup mieux ! Il attendit un peu avant de se lever. Il soupira, laissa l'aube glisser, et le jour prendre ses aises.

Aujourd'hui, on lui avait dit, était un jour exceptionnel, celui où il naquit.

Ses parents pouvaient le témoigner, les papiers officiels l'attester. Pourtant, était-il réellement né ce jour-là ? Le monde l'avait accueilli, même s'il n'avait pas toujours fait ce qu'il fallait pour vivre du mieux qu'il le pouvait. Sans le savoir vraiment. Peut-être que s'il l'avait vraiment su, il aurait pris ses jambes à son cou, et il aurait fait demi-tour.

Il se leva, ce matin-là, avec une belle idée en tête, et des espoirs à vous faire aimer quitter le lit de si bonne heure, malgré la fatigue. Hop. Les deux pieds sur le sol. L'homme ancré sur terre. Il se prépara, un rituel bien oublié. Il avait été rattrapé par la routine, et les excuses qu'elle apportait sur un plateau d'argent : la fatigue, le manque de temps, les enfants, les obligations familiales, les journées trop courtes, la nuit qui tombait de plus en plus tôt, le soleil qui tardait à se lever, le froid, le film super génial à la télé... Il regardait ses chaussures qui le narguaient depuis des semaines. Qu'attends tu ?

Il voulait courir, s'élancer, retrouver des sensations déjà bien oubliées, sentir la foulée l'emporter, le souffle se libérer, le plaisir l'envahir à mesure que l'effort grandissait. Avec une concentration quasi-méditative, il enfila ses chaussures, noua les lacets, se releva, et regarda autour de lui. Ouvrit la porte, laissa le silence entrer. Avança. Revint sur ses pas pour fermer la porte. Une grande inspiration et il regarda autour de lui. Qu'attends tu ?

Il allait le faire. S'élancer, et courir dans la lande. Il suspendit cependant ses gestes comme le temps, pour le plaisir d'imaginer sa course, et l'effort à venir.

Et puis ce jour ! Il devait bien penser à lui et célébrer sa manière d'être là, au monde ! Quelle belle occasion que de ressentir l'effort et l'élan de vie dans son corps, le jour de son anniversaire !

Il attendait, le pied droit sur la ligne. Prêt à s'élancer. Qu'attends tu ?

Il contempla pendant de longues secondes cette ligne imaginaire qui matérialisait son présent, et le bitume plus loin, son avenir. Courir pour entretenir son corps, pour retrouver le souffle, et la vie. Courir et éviter les excuses à deux balles, je suis fatigué, il fait froid, je n'ai pas envie, le sol est mouillé et je n'aime plus mes baskets jaunes. Courir, car la discipline peut être le salut. Quand on est harassé par un travail aliénant, quand on rentre chez soi fourbu d'avoir passé la journée à renoncer à ses envies, courir est un moyen d'expression.

Il embrassa de son regard clair le ciel gris, la route serpentine et les nuages. Il ferma les yeux un court instant, se vit sur la ligne de départ: attention il va partir, le coup de feu est intérieur, c'est là que ça fait le plus mal, le réveil est tonitruant, oui il est vivant !

Qu'attends tu ?

coureurUn , deux, trois, et ... Il s'élança, corps délié, jambes déroulées, chaque foulée martelait le sol impérieusement, les arbres formaient une haie d'honneur et semblaient l'encourager comme la foule sur les derniers mètres avant l'arrivée. Puis il s'envola, il sentit à peine le sol. L'effort devenait libération, la course une méditation.

Il bâtissait son empire à chaque mouvement, la cadence berçait ses pensées, il était là, et heureux d'être là, au milieu des arbres, il courait, au milieu des nuages, il dévalait la colline, le ciel était clair il soufflait, let les nuages s'étiraient dans le ciel. Une belle journée s'annonçait.

La course était à l'image de sa vie. Droit devant. Jamais se retourner. Courir, fuir, retrouver il ne savait quoi, mais il avançait, comme le temps qui filait entre chaque foulée, il courait, il rattrapait ses rêves, non ne me laissez pas, j'arrive, attendez, il y a une erreur de parcours, mais je vais tout rectifier, laissez-moi une chance de m'améliorer, je suis humain bon sang ! Le souffle s'accélère, les battements de son coeur deviennent plus puissants, il court, encore et encore, il court, il est vivant. L'air froid s'engouffre dans sa gorge et le pique, pas grave, il continue ! Naître et renaître, apprendre à être soi, poursuivre sa nature, aller au bout de son être, se découvrir, s'épanouir, grandir. Aujourd'hui donc il naît, la vie l'accueille avec toutes ses merveilles, et l'invite à courir dans ses chemins escarpés. Plongé dedans, à quelle rive s'accrocher, un fond insondable, résultat, on se console avec des formules toutes faites "c'est la vie". Puis les jours se succèdent et apportent leur lot de bonnes raisons de croire à la fatalité. La fatalité comme concurrente, il court pour lutter, il vit à chaque foulée, l'impact répété de son pied sur le sol martèle le sentiment de vie. Ainsi va la vie. Ainsi va la vie et il court.

Pourquoi se contenter de marcher, et de garder constamment un appui au sol, là où la course vous envole à chaque foulée ? Courir est une chose. Mais courir comme un hamster, comme un con dans sa cage, ça n'a pas de sens, si ce n'est celui de vous tournebouler la tête, et dans l'effort, vous expulser de la roue. Il court après la vie, vite courir après elle, oui ça lui donne des ailes, il court, il file et fait tout pour rattraper à grande foulée son avenir. Chaque pas en avant est à venir...

Et après ? Il courra, évadé. Libre. Il courra car il aura la volonté. Il aura tout compris : il courra parce qu'il est humain. Les animaux ne courent pas pour le plaisir de courir, ils courent pour attaquer, chasser une proie. Ou ils courent pour fuir. Pas de juste milieu. Dans tous les cas, courir, c'est rejoindre. La proie ou le salut. Courir c'est toujours en avant, il le savait, il le sait et le saura, courir après le temps, après lui-même, après la vie, il croyait fuir la mort, la bonne blague ! Comme tous ces gens qui se débattent et qui craignent l'immobilisme, il courra pour retrouver son corps trop souvent oublié et accueillir les pensées vagabondes. Les battements de son coeur deviendront plus fort contre sa poitrine, comme le marteau sur l'enclume, il courra pour les sensations, la réconciliation du corps et de l'esprit.

Courir pour un anniversaire. Drôle de manière de se fêter pour les uns. Pour les autres, un joli pied-de- nez au destin. C'est que je peux lui souhaiter. Que dans chaque foulée il botte un peu plus Ie derrière de ses démons, qu'il les dégage de la roue, et qu'il avance dans la vie, avec la joie de l'effort accompli, la libération, l'enivrante cadence de ses pas, et une haie d' êtres aimés pour le protéger .

 (à suivre...)